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Par L'équipe Sciencepost (revue de presse - 17 août 2026)*
Un barrage de terre construit sur du sel gemme et du gypse, deux roches qui se dissolvent au contact de l’eau. C’est le paradoxe du barrage de Mossoul, dans le nord de l’Irak, considéré depuis des années comme l’un des ouvrages les plus surveillés de la planète. Depuis sa mise en service en 1986, des équipes injectent en continu du ciment sous ses fondations pour combler des cavités qui se forment sans discontinuer. Interrompre ce chantier, même quelques jours, reviendrait à jouer avec la vie d’un million et demi de personnes.
À retenir
- Un barrage construit sur le pire terrain possible : du gypse soluble qui s’effrite au contact de l’eau
- Depuis 38 ans, on coule l’équivalent du poids de plusieurs porte-avions en ciment dans ses fondations
- Une rupture libérerait une vague de 54 mètres tuant potentiellement 1,5 million de personnes
Sommaire
- Un barrage bâti sur un sol qui se dérobe
- Injecter du ciment, sans jamais s’arrêter
- Le barrage le plus dangereux du monde
- Des travaux de consolidation, mais pas de solution définitive
Un barrage bâti sur un sol qui se dérobe
Le chantier a démarré en 1980, sous le régime de Saddam Hussein, pour s’achever six ans plus tard. Construit à partir de 1980 et mis en service en 1986, il peut produire en pointe 1 000 MW et participe à l’irrigation des régions situées en aval du fleuve. Le problème, c’est que les ingénieurs de l’époque ont choisi d’implanter cet édifice colossal sur un terrain karstique, truffé de couches de gypse, d’anhydrite et de calcaire.
Or, ces roches ont un point commun fâcheux : elles se dissolvent au contact de l’eau. La fondation du barrage repose sur des couches alternées de calcaire et de gypse. Des infiltrations dues à la dissolution du gypse ont été observées, et après la mise en eau en 1986, de nouveaux points de fuite ont été repérés. le problème n’a jamais été une anomalie passagère mais une caractéristique structurelle du site, présente dès le premier jour de mise en eau.
Le mécanisme est presque mécanique, au sens propre. Le barrage de Mossoul est particulièrement vulnérable à ce phénomène en raison de la forte concentration de gypse soluble dans le sol des fondations. Au fur et à mesure que l’eau s’infiltre à travers le gypse, le sol se dissout et des cavités se forment, ce qui peut finir par provoquer un effondrement total. Sous des dizaines de mètres de terre et de béton, l’eau du réservoir grignote littéralement la roche qui soutient l’ensemble.
Injecter du ciment, sans jamais s’arrêter
Face à cette dissolution permanente, une seule parade a été trouvée : injecter en continu un mélange de ciment et de bentonite dans les galeries souterraines du barrage, pour combler les vides à mesure qu’ils apparaissent. Après la première mise en eau du réservoir en 1986, des protocoles de maintenance ont été établis pour traiter les infiltrations persistantes à travers la fondation karstique de gypse, qui présentait une dissolution rapide et une formation de cavités au contact de l’eau du réservoir. Ces protocoles reposent sur des opérations de forage-injection continues menées depuis une galerie de forage dédiée sous le remblai principal, afin de sceller fissures, joints et vides.
L’ampleur du chantier donne le vertige. Les observations piézométriques se sont poursuivies et ont abouti à l’application répétée de forages-injections normaux et massifs comme mesure de réparation, le volume de coulis utilisé entre 1986 et 2014 ayant atteint 95 657,43 tonnes. Près de 100 000 tonnes de ciment injectées en moins de trente ans, l’équivalent du poids de plusieurs porte-avions coulés dans les entrailles d’un seul ouvrage. Et le travail continue.
Ce qui inquiète le plus les spécialistes, ce n’est pas tant l’ampleur de l’opération que son caractère perpétuel. Ce phénomène a suscité des inquiétudes quant à la sécurité du barrage. Des études récentes ont montré que les travaux de forage-injection ne peuvent être considérés, au mieux, que comme une solution temporaire. Il est désormais clair que si le forage-injection doit se poursuivre, une solution à long terme doit être trouvée pour éviter les conséquences d’une rupture du barrage. Cela doit être fait le plus rapidement possible, le barrage montrant de plus en plus de signes de faiblesse. Un rapport ne dément pas l’autre : depuis quarante ans, on colmate sans jamais guérir.
Le barrage le plus dangereux du monde
Ce constat n’est pas nouveau. Dès 2006, le corps du génie de l’armée américaine avait tiré la sonnette d’alarme, qualifiant l’ouvrage de « barrage le plus dangereux du monde », selon des propos rapportés à l’époque. La situation s’est encore dégradée lorsque l’organisation État islamique a pris le contrôle de la zone en 2014, provoquant le départ d’une partie du personnel technique et endommageant les équipements de maintenance. Beaucoup des 1 500 employés qui y étaient stationnés ont fui et les extrémistes ont endommagé une grande partie de leur équipement.
Un professeur suédois ayant suivi la construction initiale résumait crûment l’enjeu dans une interview à l’époque : « Ce sera pire que de lancer une bombe nucléaire sur l’Irak », a déclaré à Al-Jazeera le professeur Nadhir al-Ansari, du département d’ingénierie environnementale de l’université de Lulea en Suède, qui a inspecté la construction initiale. En 2016, l’inquiétude atteint son paroxysme : les États-Unis lancent un appel officiel à la mobilisation internationale par la voix de leur ambassadrice à l’ONU. Les Etats-Unis ont lancé mercredi un appel à une mobilisation internationale pour prévenir une « catastrophe humanitaire de proportions gigantesques » qui pourrait être causée par un effondrement du barrage de Mossoul, dans le nord de l’Irak.
Le scénario du pire a été chiffré avec une précision glaçante par les ingénieurs. Si le barrage venait à céder, l’eau s’écoulerait au débit de 551 000 m3/s, et formerait une vague de 54 m de haut. Lorsqu’elle atteindra Mossoul 1 à 4 heures plus tard, la déferlante mesurerait toujours 14 m, puis 10 m 3 à 4 jours plus tard en atteignant Bagdad, 400 km plus au sud. Le bilan humain serait de 1,5 million de victimes pour au minimum 500 000 morts. Une vague de 14 mètres à Mossoul, cela représente à peu près la hauteur d’un immeuble de cinq étages déferlant sur la deuxième ville d’Irak, et qui continuerait sa course jusqu’à la capitale, à 400 kilomètres de là.
Des travaux de consolidation, mais pas de solution définitive
Face à l’urgence, l’Irak a fini par confier en 2016 un contrat de réhabilitation à l’entreprise italienne Trevi, spécialisée dans les fondations complexes. Les travaux se sont étalés sur plusieurs années, avant qu’une cérémonie officielle ne marque, en 2019, la fin de cette phase de consolidation. Mi-juin 2019 a eu lieu sur le site une cérémonie de transfert d’autorité entre le Corps du génie de l’armée des États-Unis et le ministère irakien des Ressources hydrauliques. Les travaux réalisés ont coûté 532 millions de dollars, dont 410 millions payés à Trevi par le gouvernement irakien. Le projet a même été salué par la profession, puisque en 2022, le programme de réhabilitation a reçu le prix « Outstanding Project Award » décerné par le Deep Foundations Institute.
Reste que cette reconnaissance technique ne change rien à la nature du problème. Les couches de gypse et d’anhydrite continuent d’exister sous le barrage, et rien ne les a fait disparaître. Des chercheurs planchent aujourd’hui sur des alternatives au ciment classique, jugé mal adapté à ce type de roche friable. La sélection de ces roches gypseuses est due à leur résistance au coulis de ciment et empêche la formation d’un lien physique solide (adhésion) entre eux. Des polymères chimiques, capables de mieux adhérer à la roche soluble, sont désormais testés en laboratoire pour tenter de sceller durablement ce qui, depuis quarante ans, refuse obstinément de rester scellé.
Sources : ncbi.nlm.nih.gov | french.peopledaily.com.cn | letemps.ch
*Source : Sciencepost.fr