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France-Irak Actualité : actualités du Golfe à l'Atlantique

France-Irak Actualité : actualités du Golfe à l'Atlantique

Analyses, informations et revue de presse sur la situation en Irak et du Golfe à l'Atlantique. Traduction d'articles parus dans la presse arabe ou anglo-saxonne.


Marée noire en Iran : les cicatrices écologiques de la guerre

Publié par Gilles Munier sur 21 Août 2026, 05:45am

Catégories : #Détroit f'Ormuz, #Iran, #Trump, #Netanyahou

Marée noire sur l’île iranienne de Qeshm | Earth from Space : Qeshm Island

Par Nima Shokri (revue de presse : Le Vent Se Lève – 13 août 2026)*

Plus que jamais, c’est à Ormuz que se trouve l’épicentre du pétrole. Ce goulet stratégique n’est cependant pas réductible aux enjeux énergétiques, car la guerre déclenchée par les États-Unis y ajoute son lot de catastrophes écologiques et de marées noires, dont celle qui menace aujourd’hui l’île de Qeshm. Si le Détroit décide du sort d’innombrables barils et tankers, il irrigue aussi des mangroves, des récifs et des usines de dessalement dont dépend toute une partie du Proche-Orient. Avec la guerre, c’est le risque d’un stress hydrique renforcé. Analyse de Nima Shokri, codirecteur exécutif de l’Institute for Water, Environment and Health (UNU-INWEH), Université des Nations unies.

NDLR : Cet article s’inscrit dans une série visant à proposer des points de vue originaux sur la guerre en Iran. Vous pouvez notamment retrouver sur le Vent Se Lève l’article de Paul Simon, qui détaille l’impact des sanctions sur le pays, celui de Lotfi el Othmani selon lequel cette guerre découle des contradictions de l’économie américaine, celui de Matt Huber, qui critique l’interprétation malthusienne dominante à propos du pétrole, ou encore celui de Nikos Smyrnaios, qui propose une réflexion sur l’actualité du concept d’impérialisme.

Le long de la côte méridionale de l’Iran, des nappes d’hydrocarbures progressent en direction des mangroves de Hara, sur l’île de Qeshm. Les autorités iraniennes affirment que l’étendue de la contamination reste encore à évaluer, et l’origine de cette pollution n’a pas encore été établie. Plusieurs marées noires ont cependant été détectées dans la région depuis le début de la guerre entre les États-Unis et l’Iran.

Ce sont précisément les caractéristiques qui rendent ces écosystèmes extraordinairement productifs qui en font aussi des pièges efficaces à polluants

Les forêts de Hara se trouvent dans le détroit de Khuran, qui sépare l’île de Qeshm du continent iranien. Ce bras de mer se situe à proximité du détroit d’Ormuz – l’un des corridors maritimes les plus stratégiques de la planète. On évoque habituellement le détroit d’Ormuz à travers le vocabulaire de la géopolitique : barils de pétrole, routes commerciales, prix de l’énergie et commerce mondial.

Mais sous cette carte géopolitique s’en dissimule une autre, bien moins commentée. Le détroit d’Ormuz et les eaux qui l’entourent abritent mangroves, récifs coralliens, herbiers marins, zones de pêche et communautés littorales. Ils fournissent également l’eau de mer dont dépendent certaines des sociétés les plus soumises au stress hydrique de la planète.

Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement un verrou énergétique. C’est aussi un verrou écologique. Et un conflit prolongé expose les deux à la fois. Une nappe de pétrole en mer libre constitue déjà un événement de pollution grave. Mais lorsque le pétrole pénètre un écosystème de mangrove, le problème change de nature. Les mangroves occupent la frontière entre terre et mer ; leurs systèmes racinaires denses ralentissent le mouvement de l’eau et retiennent les sédiments.

Ce sont précisément les caractéristiques qui rendent ces écosystèmes extraordinairement productifs qui en font aussi des pièges efficaces à polluants. Si le pétrole peut être retiré de la surface de l’eau, celui qui s’infiltre dans le littoral et les sédiments fins est bien plus difficile à traiter. La contamination peut affecter les racines et les jeunes pousses, et exposer à la pollution les organismes qui vivent dans ces sédiments ou qui s’en nourrissent. Poissons et oiseaux peuvent en pâtir par des voies écologiques qui débordent largement le périmètre visible des arbres contaminés.

Le cas de Qeshm ne doit pas non plus être considéré isolément. Plus tôt dans la guerre, une autre nappe avait été repérée près de l’île de Kharg, dans le nord du golfe Persique. Les images satellite montraient alors que les courants transportaient la contamination à travers le détroit de Khuran, en direction des mangroves.

Des chercheurs s’appuyant sur l’observation satellitaire ont par ailleurs signalé une augmentation nette de la fréquence et de l’étendue de la pollution pétrolière dans le Golfe depuis le début de la guerre. C’est ici que la portée environnementale d’un conflit prolongé dépasse de loin celle d’une marée noire isolée.

La priorité, à Qeshm, va résider dans le confinement. Empêcher que davantage de pétrole ne pénètre dans les mangroves est bien plus efficace que de tenter de l’en extraire une fois qu’il s’est infiltré dans un environnement intertidal complexe.

Le confinement seul ne suffit cependant pas : il s’agira aussi, pour les autorités, d’établir l’origine et les caractéristiques chimiques de la contamination, d’en cartographier l’étendue spatiale, de croiser observations de terrain et suivi satellitaire, et de prélever des échantillons d’eau et de sédiments. Viendra aussi la nécessité d’établir des états de référence dans les zones touchées et non touchées, puis de suivre dans la durée l’état des mangroves, des organismes aquatiques et d’autres indicateurs écologiques.

De tels efforts pourraient eux-mêmes être entravés par la guerre. Un conflit peut réduire la capacité des scientifiques, des agences environnementales et des équipes d’intervention d’urgence à atteindre les lieux où l’action est le plus urgemment nécessaire. Se pose aussi la question des dommages que la réponse elle-même pourrait causer. Après la marée noire de l’Exxon Valdez, en 1989, au large de l’Alaska, le lavage à l’eau chaude sous haute pression avait permis d’éliminer le pétrole échoué, mais avait aussi causé des dégâts considérables aux organismes et aux habitats du littoral.

Dans les mangroves, où racines et sédiments sont particulièrement sensibles aux perturbations physiques, des interventions tout aussi énergiques peuvent faire plus de mal que de bien. Plus important encore : la question de la surveillance des forêts de mangrove de Hara se posera bien au-delà du moment où le littoral paraîtra propre. La guerre incite à traiter les dommages environnementaux comme secondaires – quelque chose à évaluer une fois épuisées les questions de stratégie militaire, de diplomatie, d’approvisionnement énergétique et de pertes économiques. Cette hiérarchie est difficile à justifier.

Les systèmes environnementaux sont des infrastructures à part entière. Les mangroves protègent les côtes et font vivre les écosystèmes marins. Les pêcheries assurent des moyens de subsistance et la sécurité alimentaire. Les sols permettent l’agriculture. Les nappes phréatiques stockent l’eau, et les eaux côtières alimentent les usines de dessalement. Des écosystèmes en bonne santé procurent des formes de résilience d’autant plus précieuses en période d’instabilité politique et économique. Les détruire ou les dégrader crée ainsi des passifs susceptibles de perdurer bien après la fin des opérations militaires.

Et à la différence d’un pont, d’un pipeline ou d’un bâtiment, un écosystème ne peut pas nécessairement être reconstruit. Une forêt de mangrove adulte est le produit de processus biologiques qui se déploient dans la durée. Les fonctions écologiques perdues peuvent mettre des années à se rétablir, et certains changements pourraient s’avérer difficiles, voire impossibles, à inverser.

C’est pourquoi ce qui se joue à Qeshm mérite une attention qui dépasse largement les frontières de l’Iran. La question n’est pas de savoir si cette pollution pétrolière constitue, en elle-même, une catastrophe écologique : nous ne disposons pas encore des éléments pour en juger. La question la plus importante est ce que cet événement nous révèle. Il nous révèle que dans une région où d’énormes volumes d’hydrocarbures, un trafic maritime dense, des infrastructures hydriques critiques et des écosystèmes côtiers fragiles se partagent une même géographie exiguë, le risque environnemental ne peut être dissocié du risque géopolitique.

Si le conflit iranien se poursuit, la probabilité de nouveaux accidents, de dommages aux infrastructures, de pollutions et d’interruptions de la gestion environnementale ira croissant. Certaines conséquences – navires en feu, littoraux noircis, végétation morte – seront immédiatement visibles. D’autres s’accumuleront en silence – dans les sédiments, les sols, les nappes phréatiques, les chaînes alimentaires et des écosystèmes déjà sous tension. Ce sont sans doute celles-ci qui s’avéreront, au bout du compte, les plus difficiles à réparer. Car si toutes les guerres finissent par s’achever, leurs conséquences environnementales, elles, ne suivent pas nécessairement le même calendrier.

*Source : Le Vent se lève via Commun Commune

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