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Par Nathan GALLO (revue de presse : France 24 – 19 décembre 2025)*
Les images avaient beaucoup circulé sur les comptes de spécialistes de la Syrie, au vu de son caractère inédit : le 24 novembre, un cortège de dizaines de véhicules a paradé dans les rues de la ville de la capitale de la région druze Soueïda avec des drapeaux aux couleurs d'Israël.
En tête de cortège, plusieurs voitures agitent des drapeaux de l'Etat hébreu et des affiches à l'effigie de Benyamin Netanyahou, à côté du drapeau druze et de portraits du chef spirituel druze et leader politique de Soueïda Hikmat al-Hijri. Un véhicule de la police locale participe même à l'événement, drapeaux druzes et israéliens au dos du pick-up.
L'événement revêt une forte importance symbolique, alors que le fossé entre la communauté druze et de l'Etat syrien ne cesse de grandir depuis la chute de Bachar al Assad en décembre 2024.
Interrogés par des médias locaux sur place, plusieurs manifestants ont affiché leur soutien à Israël, pays voisin situé à 70 kilomètres à l'ouest et présenté comme leur défenseur face au nouveau pouvoir syrien représenté par le président de la République arabe syrienne à titre transitoire Ahmed al-Charaa et l'armée syrienne, en partie composée de milices djihadistes qui ont fait tomber Bachar al-Assad. "Nous n'avons jamais voulu nous séparer de la Syrie. Nous nous séparons d'Al-Qaïda, de l'Etat islamique et du terrorisme extrêmiste", soutient l'un d'entre eux, interrogé par le média druze Jethro Press.
Au cours de cette manifestation, des habitants ont aussi retiré de la devanture du bâtiment administratif principal de Soueïda le mot "gouvernorat". Un acte symbolique destiné à marquer leur distance avec le pouvoir central de Damas.
"Israël n'abandonnera pas les Druzes en Syrie"
La communauté druze, répartie entre Israël, le Liban et la Syrie, compte 500 000 personnes dans la région de Soueïda, au sud de Damas. Ces derniers mois sur Facebook, certains comptes d'habitants de la région, qui bénéficie d'une certaine autonomie, n'ont pas hésité à s'afficher avec les drapeaux druze et israélien côte à côte.
En ligne a même circulé la photo d'un habitant de Soueïda qui s'affiche avec le drapeau israélien dans les bras et en train de fouler aux pieds le nouveau drapeau syrien. Son profil Facebook public, retrouvé par la rédaction des Observateurs, montre un changement d'attitude net en quelques mois : en décembre 2024, il exhibait alors ce nouveau drapeau syrien sur les épaules, après la chute de Bachar al-Assad.
Comment expliquer ce changement d'attitude ? En consultant son profil, ses prises de position pour Israël concordent avec le traumatisme de la communauté druze syrienne né des affrontements entre les combattants druzes et les forces gouvernementales syriennes de juillet dernier, qui ont fait au moins 1 386 morts selon l'Observateur syrien des droits de l'homme.
Après de violents combats entre Druzes et Bédouins dans la région de Soueïda, l'armée syrienne, qui s'était positionnée aux côtés des tribus bédouines, était entrée dans la ville mi-juillet, provoquant de nombreuses exactions.
L'armée israélienne avait alors bombardé plusieurs sites stratégiques syriens, dont le quartier général de l'armée syrienne le 16 juillet, provoquant le retrait des forces gouvernementales de Soueïda et la mise en place d'un accord de cessez-le-feu.
"Israël n'abandonnera pas les Druzes en Syrie", avait averti mi-juillet le ministre israélien de la Défense Israël Katz, dont l'objectif affiché est de démilitariser la zone frontalière syrienne le long du plateau du Golan.
"C'est une réalité, Israël est désormais notre bouée de sauvetage"
"Depuis juillet dernier, des drapeaux israéliens ont été aperçus dans les places et les rues", confirme Amro Nasr al-Din, un habitant de Soueïda contacté par notre rédaction qui écrit pour plusieurs sites locaux. "Ils ont été brandis par des manifestants à plusieurs reprises après qu'Israël a apporté son aide aux Druzes lors de l'attaque dont ils ont été victimes."
En août, des banderoles avec les drapeaux druze et israélien côte à côte avaient déjà été exhibées. "C'est une réalité, Israël est désormais notre bouée de sauvetage", décrit Amro. "Sans Israël, la majorité des Druzes auraient été exterminés aujourd'hui", soutient-t-il. "Il existe un sentiment général de confiance envers Israël plus important que la confiance envers les communautés syriennes ou arabes en général".
"Ce type de manifestation est la continuation du rapprochement opéré par [le chef spirituel druze à Soueïda] Hikmat Al Hijri avec Israël", décrit Aaron Zelin, spécialiste de la Syrie au Washington Institute. Il rappelle toutefois que le niveau de sympathie vis-à-vis d'Israël préexistait déjà à la chute du régime de Bachar al-Assad.
Ce lien ancien entre la communauté druze et l'Etat hébreu s'explique par les relations compliquées des Druzes au sein du monde musulman. "Cette minorité musulmane extrêmement minoritaire issue du chiisme ismaélien est considérée par la majorité musulmane comme des hérétiques", décrit le chercheur Wissam Halawi, spécialiste de l'Orient musulman médiéval à l'Université de Lausanne.
Une situation qui explique son rapprochement avec Israël opéré dès la création de l'Etat hébreu en 1948 : "Quand Israël a été créé, la communauté druze de Palestine était déjà mise au ban des musulmans. Par instinct de survie, ils se sont rapprochés des mouvements juifs pour la création de l'État d'Israël, ce qui leur a donné beaucoup de liberté".
Aujourd'hui encore, les instances de la communauté druze en Israël sont toujours proches du pouvoir israélien. Fin septembre, le chef spirituel druze d'Israël, le cheikh Mowafaq Tarif, proche du premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, avait reçu l'engagement de l'homme politique israélien de protéger les Druzes de Syrie.
"Droit à l'auto-détermination" : des velléités d'indépendance plus globales
En Syrie, la communauté druze avait toutefois pris ces distances ces dernières années : "Dans la dernière décennie, beaucoup d'intellectuels druzes revenaient sur leur alliance avec Israël, pour affirmer leur arabité et leur appartenance à l’Islam", explique Wissam Halawi. "Mais la chute d'Assad a provoqué un retournement de situation extrêmement important au sein de la communauté druze".
Pour Amro Nasr al-Din, ce rapprochement de la communauté druze syrienne avec Israël est étroitement lié au sentiment d'insécurité actuel : "Beaucoup éprouvent de la gratitude, mais le peuple sait lire la scène politique et comprend les intérêts des États en général", décrit-t-il, tout en expliquant que la manifestation de fin novembre avec les drapeaux israéliens était un événement "exceptionnel".
"Afficher de manière aussi ostentatoire Netanyahou, ce n'est pas commun, et ce n'est ni tous les jours, ni partout", précise également Wissam Halawi. "Les Druzes ont dépassé une certaine limite, mais dans un contexte très particulier quand Israël les a protégés militairement et lorsque le pouvoir syrien est tombé entre les mains de djihadistes extrêmement hostiles à la diversité au sein du monde musulman."
Depuis fin novembre, d'autres manifestations ont eu lieu à Soueïda contre le pouvoir central syrien. Le 10 décembre, une manifestation aux couleurs du drapeau druze réclamait le "droit à l'autodétermination".
Un discours hostile à Damas qui divise
La politique de fermeté contre l'Etat syrien adoptée par Hikmat Al-Hijri, ce chef spirituel des druzes syriens devenu ces derniers mois le principal leader politique au sein du gouvernorat syrien de Soueïda, a toutefois provoqué de nombreuses tensions au sein de la communauté.
"Depuis qu'il a en quelque sorte pris le contrôle des questions politiques à Soueïda, Hijri refuse que quiconque le défie", décrit Aaron Zelin. "Il dirige Soueïda comme un chef autoritaire à bien des égards".
Début décembre, deux cheikhs druzes Raed al-Matni et Maher Falhout ont été tués par la Garde nationale, l'organisation affiliée à al-Hijri créée ces derniers mois après avoir été accusés d'avoir collaboré avec l'Etat syrien - des accusations encore vagues à ce jour.
En ligne, plusieurs vidéos ont montré Raed al-Matni, figure religieuse anciennement proche d'Al-Hijri, se faire raser la moustache. Une humiliation - la barbe et la moustache sont des symboles de l'identité druze - qui a suscité beaucoup d'émotion au sein de la communauté.
Selon la presse syrienne, Al-Matni s'opposait depuis quelques mois à la ligne mise en avant par ce dernier sur son opposition au pouvoir central syrien.
"Cet événement s'inscrit dans les dynamiques internes de la communauté druze et pose la question de la manière dont elle veut s'engager auprès du nouveau gouvernement syrien", explique Aaron Zelin, qui redoute que le sujet ne provoque plus de ruptures internes.
Le pouvoir druze syrien ne semble en tout cas pas vouloir s'arrêter dans sa logique de séparation avec Damas. Dernier exemple en date : fin novembre, le commandement de la sécurité intérieure (ISC) de Soueïda a partagé un nouveau logo sur sa page Facebook, sur lequel est distinctement visible une étoile de David, qui a beaucoup faire réagir.
Nouveau logo dévoilé par l'Internal security command (ISC) de Soueïda fin novembre sur son compte Facebook. On distingue en haut au centre une étoile de David, derrière les lettre ISC. © Internal Security Command / Facebook
Aux yeux d'Aaron Zelin, "cela montre une fois de plus que les nouvelles autorités de Soueida ne souhaitent pas réintégrer officiellement l'État syrien et mettent tout en œuvre pour se rapprocher d'Israël".
*Source : France 24