Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

France-Irak Actualité

France-Irak Actualité

Analyses, informations et revue de presse. La situation en Irak, au Proche-Orient et du Golfe à l'Atlantique.


L’Etat islamique arrive-t-il ?

Publié par Gilles Munier sur 16 Novembre 2014, 07:50am

Catégories : #Palestine

L’Etat islamique arrive-t-il ?

Par Uri Avnery (revue de presse: france-palestine.org - Gush Shalom – 14/11/14)*

Si l’État isla­mique avait atteint les fron­tières d’Israël cette semaine, per­sonne dans le pays ne s’en serait rendu compte. Israël était rivé à un drame de Cour de justice.

Là, dans le tri­bunal du dis­trict de Jéru­salem, l’ancien Premier ministre Ehoud Olmert se trouvait face à sa secré­taire d’autrefois, Shula Zaken. Per­sonne ne pouvait les quitter des yeux. C’était du feuilleton à l’eau de rose.

SHULA ÉTAIT une jeune fille de 17 ans lorsqu’elle ren­contra pour pre­mière fois Ehoud. Lui était un jeune avocat et elle une nou­velle secré­taire dans le même cabinet.

Depuis lors, pendant plus de 40 ans, Shula fut l’ombre d’Ehoud, une secré­taire d’une loyauté à toute épreuve qui suivait son ambi­tieux patron d’étape en étape – maire de Jéru­salem, puis ministre du Com­merce et Premier ministre pour finir. Elle fut son associée la plus proche, sa confi­dente, tout.

Et puis, tout explosa. Olmert fut accusé de plu­sieurs grosses affaires de cor­ruption et dut démis­sionner. Depuis des années main­tenant, il fré­quente les tri­bunaux et il figure dans les émis­sions de télé­vision sur les affaires judi­ciaires. Shula Zaken, aujourd’hui une matrone de 57 ans plutôt forte, est sa co-​​accusée. Elle l’a soutenu contre vents et marées, jusqu’à ce que dans ses dépo­si­tions il l’accuse de tous les torts. Shula fut envoyée en prison pour 11 mois. Ehoud fut acquitté (une fois de plus).

Cela marqua un tournant. Il apparut que, pendant des années, la dévouée secré­taire avait enre­gistré ses conver­sa­tions privées avec le patron. Selon elle parce qu’elle ne pouvait pas vivre sans avoir la pos­si­bilité d’entendre sa voix à tout moment. D’autres y voient une forme d’assurance vie.

Et en effet, cette semaine, après que Shula eut passé un accord avec l’accusation, le tri­bunal écouta tout un tas d’enregistrements, qui pour­raient bien envoyer Olmert en prison pour de longues années.

Le drame entre ces deux per­son­nages était pas­sionnant. Il faisait la une des infor­ma­tions, mar­gi­na­lisant presque tout le reste. Peu de gens se pré­oc­cu­paient de l’importance réelle de l’affaire.

Les enre­gis­tre­ments témoignent d’un climat géné­ralisé de cor­ruption au plus haut niveau du gou­ver­nement. Les gros pots-​​de vin étaient monnaie cou­rante. Les rela­tions entre les gros hommes d’affaires et le Premier ministre étaient si intimes que celui-​​ci pouvait demander à n’importe lequel d’entre eux par télé­phone de virer des dizaines de mil­liers de dollars à sa secré­taire pour financer sa vie de luxe per­son­nelle et ensuite acheter le silence de celle-​​ci.

Les enre­gis­tre­ments ne révèlent pas ce que les ultra-​​riches obtinrent retour. On ne peut que faire des suppositions.

Il semble que la même sym­biose entre de hautes per­son­na­lités poli­tiques et les “nantis” (le synonyme amé­ri­cains de “bourrés de fric”) prévale aux États-​​Unis. À cet égard, aussi, les simi­li­tudes entre les deux pays ne cessent de croître. Nous avons vraiment des valeurs com­munes – les valeurs du très petit groupe de plou­to­crates qui emploient les hautes per­son­na­lités poli­tiques dans les deux pays.

PENDANT QUE TOUT LE MONDE a les yeux tournés vers ce qui se passe au tri­bunal, qui est là pour sur­veiller ce qui se passe au-​​delà de nos frontières ?

Il y a quelque 2400 ans, les Gaulois s’apprêtaient à attaquer Rome de nuit par sur­prise. La ville fut sauvée par les oies du Capitole qui firent un tel vacarme que les habi­tants furent réveillés à temps.

Nous n’avons ni Capitole ni oies pour nous avertir, seulement quelques ser­vices de ren­sei­gnement qui ont à leur actif un grand nombre d’échecs.

L’État Isla­mique est loin. Nous avons une flopée d’ennemis qui sont bien plus près : le Hamas, Mahmoud Abbas, les “Pales­ti­niens”, les “Arabes”, le Hez­bollah, et – un peu plus loin – “la Bombe” (connue aussi sous le nom d’Iran).

À mon avis aucun d’eux ne pré­sente un danger exis­tentiel pour nous. L’État Isla­mique oui.

COMME JE l’ai déjà dit, l’État Isla­mique ne repré­sente aucun danger mili­taire. Les généraux actuels et ceux d’avant qui éla­borent la poli­tique d’Israël se contentent de sourire quand on évoque ce “danger”. Quelques dizaines de mil­liers de com­bat­tants dotés d’un armement léger face à l’énorme puis­sance mili­taire israé­lienne ? Ridicule.

Et c’est vraiment la réalité. En termes militaires.

Les Israé­liens, comme les Amé­ri­cains, sont des gens prag­ma­tiques. Ils accordent peu d’importance au pouvoir des idées. Ils pensent comme Staline qui, mis en garde au sujet du pape, demanda : “Combien a-​​t-​​il de divisions ?”

Ce sont les idées qui changent le monde. Comme celles du Moïse légen­daire. De Jésus de Nazareth. De Mahomet. De Karl Marx. De combien de divi­sions Lénine disposait-​​il lorsqu’il a tra­versé l’Allemagne dans un wagon plombé ?

L’État isla­mique a dans l’idée qu’il peut faire le ménage dans la région : faire ce qu’avait fait Mahomet, pour res­taurer le califat qui exerça son pouvoir de l’Espagne à l’Inde, pour sup­primer les fron­tières arti­fi­cielles qui divisent le monde de l’Islam, pour chasser les diri­geants arabes pitoyables et cor­rompus, pour éli­miner les infi­dèles (y compris nous).

Pour des mil­lions et des mil­lions de jeunes musulmans, dans leurs États faibles, impuis­sants et pauvres, voilà une idée qui leur permet de redresser le dos et de bomber le torse.

On ne peut pas détecter les idées avec des drones espions. On ne peut pas les éli­miner par des bom­bar­de­ments massifs. La conviction amé­ri­caine selon laquelle vous pouvez résoudre des pro­blèmes his­to­riques par des bom­bar­de­ments aériens est une illusion primaire.

C’EST une vieille com­plainte israé­lienne que de dire qu’à chaque fois que quelque chose va mal dans notre région on accuse tou­jours Israël. Prenez Sabra et Chatila. Comme a pro­testé alors notre chef d’état-major : “Des goyim tuent des goyim et on accuse les Juifs.”

Une fois de plus. L’État isla­mique n’a rien à voir avec nous. C’est une affaire purement isla­mique. Et pourtant beaucoup accusent Israël.

Pourtant, cette fois l’accusation n’est pas sans fon­dement. Israël se considère comme une ile dans la région, la célèbre “villa dans la jungle”. Mais c’est prendre ses désirs pour la réalité. Israël est situé en plein dans la région, et que nous le vou­lions ou non, tout ce que nous faisons ou ne faisons pas a un impact énorme sur tous les pays qui nous entourent.

Les succès étonnant de l’État Isla­mique sont la consé­quence directe de la frus­tration et de l’humiliation géné­rales que ressent la nou­velle géné­ration arabe affrontée à notre supé­riorité mili­taire. L’oppression que subissent les Pales­ti­niens est res­sentie par tous dans le monde arabe.

(Hier je suis tombé à la télé­vision sur un vieux film saoudien mon­trant un lycéen puni par son pro­fesseur pour avoir enfourché une bicy­clette. La punition était une amende “pour nos frères pales­ti­niens”. Le film n’avait abso­lument rien à voir avec la Palestine.)

Si Israël n’existait pas, l’État Islamique aurait dû l’inventer.

En effet, quelqu’un porté sur les théories de conspi­ration pourrait bien arriver à la conviction que Ben­jamin Néta­nyahou et ses laquais sont des agents de l’État isla­mique. Y a-​​t-​​il une autre expli­cation rai­son­nable à leurs actes ?

L’un des prin­cipaux argu­ments de l’État isla­mique est que le combat contre Israël est une guerre reli­gieuse, avec pour centre le Noble Sanc­tuaire de Jérusalem.

Cela fait des mois main­tenant qu’un groupe de zélotes a soulevé une tempête à Jéru­salem en plaidant pour la construction du Troi­sième Temple juif sur le site des deux sanc­tuaires de l’islam – le Dôme du Rocher et la mosquée al-​​Aqsa. Ce groupe est toléré et même encouragé par la police et le gou­ver­nement, et il fait l’actualité quotidienne.

Le Noble Sanc­tuaire (ou Mont du Temple) est l’un des lieux les plus sen­sibles du monde. Quelle per­sonne sensée remet­trait en question le statu quo pour per­mettre aux Juifs d’y prier, trans­formant ainsi un conflit poli­tique en conflit reli­gieux, exac­tement ce que sou­haite l’État islamique ?

Ces jours-​​ci, de vio­lentes mani­fes­ta­tions dans Jérusalem-​​est annexée ont lieu quo­ti­dien­nement. Le gou­ver­nement vient de pro­mulguer une loi qui permet d’emprisonner pour neuf ans des ado­les­cents pales­ti­niens lan­ceurs de pierres. Ce n’est pas une faute de frappe : des années, pas des mois.

La récente guerre de Gaza a remué des sen­ti­ments dans l’ensemble du monde arabe. Les pertes humaines et maté­rielles subies par la popu­lation pales­ti­nienne restent immenses, comme la colère de toute la région. Qui en profite ? L’État islamique.

Et ainsi de suite. Un flot per­manent d’actions et de méfaits conçus pour nuire aux Pales­ti­niens, à tous les Arabes et à l’ensemble du monde musulman. De quoi ali­menter la pro­pa­gande de l’État islamique.

POURQUOI, POUR l’amour de Dieu, nos hommes poli­tiques agissent-​​ils ainsi ? Parce qu’ils ne sont que des hommes poli­tiques. La seule chose qui les inté­resse c’est de gagner les pro­chaines élec­tions, des élec­tions qui pour­raient inter­venir plus tôt que le délai légal. Rabaisser les Arabes est popu­laire. Et le tra­di­tionnel mépris pour tout ce qui est arabe les rend aveugles aux sérieux dangers qui s’annoncent.

L’État isla­mique pourrait bien marquer le début d’une nou­velle ère dans notre région. Une nou­velle ère impose de réévaluer la réalité. Les ennemis d’hier peuvent très bien devenir les amis d’aujourd’hui et les alliés de demain. Et vice versa.

Si l’État isla­mique est pour nous le danger exis­tentiel majeur, il nous faut revoir com­plè­tement notre politique.

Prenez l’initiative de paix arabe. Depuis main­tenant des années elle traîne de côté, comme un papier de sandwich qu’on a jeté. Elle dit que l’ensemble du monde arabe est prêt à recon­naître Israël et à établir des rela­tions nor­males avec lui, contre la fin de l’occupation et un accord de paix israélo-​​palestinien complet. Notre gou­ver­nement n’y a même pas répondu. L’occupation et les colonies sont plus importantes.

Est-​​ce raisonnable ?

La paix avec la Palestine sur la base de l’initiative de paix pan-​​arabe pri­verait sérieu­sement de vent les voiles de l’État islamique.

Si l’État isla­mique est aujourd’hui notre prin­cipal ennemi, les ennemis d’hier deviennent des alliés poten­tiels. Même l’abominable Bachar al-​​Assad. Cer­tai­nement l’Iran, le Hez­bollah et le Hamas. Israël doit recon­si­dérer son attitude à l’égard d’eux tous.

Lorsque l’invasion mongole anéantit l’Irak en 1260 et menaça l’ensemble du monde arabe, l’État des Croisés ouvrit ses portes pour laisser passer l’armée musulmane et lui per­mettre de marcher sur Ain Jalut dans la vallée de Jezréel où elle écrasa les Mongols dans une bataille qui changea le cours de l’histoire.

SEUL UN Israël faisant la paix avec la Palestine peut rejoindre une nou­velle union régionale pour affronter l’État isla­mique, avant qu’il n’engloutisse toute la région.

Un grand homme d’État israélien verrait le défi his­to­rique et l’occasion his­to­rique – et il la saisirait.

Mal­heu­reu­sement, il n’y a aucun grand homme d’État israélien en vue. Seulement les petits Néta­nyahous, qui sont actuel­lement scotchés à l’histoire d’Ehoud et de Shula.

*Source: http://www.france-palestine.org/L-Etat-islamique-arrive-t-il

Traduction : france-palesine.org

Photo : Uri Avnery avec Yasser Arafat

Version originale: Is ISIS coming ?

Uri Avnery (91 ans) journaliste et militant pacifiste israélien a été membre de l’Irgoun dans sa prime jeunesse (il en a démissionné en 1941). Ancien député, il est cofondateur de Gush Shalom (Bloc de la Paix), une organisation israélienne favorable à la création d’un Etat palestinien. Il a rencontré Yasser Arafat à plusieurs reprises, et se défini comme « post sioniste ».

Du même auteur sur France-Irak Actualité :

Sionisme : rien de nouveau sous le soleil

Des mots, des mots, des mots

Ses autres articles sur france-palestine.org

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents