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France-Irak Actualité

France-Irak Actualité

Analyses, informations et revue de presse. La situation en Irak, au Proche-Orient et du Golfe à l'Atlantique.


LA FIN DE LA POLITIQUE ARABE DE LA FRANCE ?

Publié par Gilles Munier

Catégories : #Politique arabe

LA FIN DE LA POLITIQUE ARABE DE LA FRANCE ?

par Gilles Munier (10 décembre 2006)

Trente-neuf ans après la conférence de presse du Général de Gaulle imposant un embargo sur les armes à destination d’Israël, le problème palestinien n’est toujours pas résolu et l’Etat hébreu jouit de l’impunité totale, quels que soient les crimes commis.

Après deux guerres contre l’Irak et un embargo génocidaire contre ce pays, après les agressions israéliennes du Liban de 1978, 1982 et 2006, c’est au tour la Syrie de faire l’objet de menaces américaines… et françaises. L’espoir de voir la politique arabe de la France servir de tremplin à une politique arabe de l’Europe s’est éloigné un peu plus après chaque conflit. A six mois de la prochaine élection présidentielle française, l’heure est à nouveau venue de se demander ce qui reste de la politique arabe du Général de Gaulle.

Michel Jobert – qui en fut un des principaux artisans – s’était posé la question début 1991. Il y avait répondu par la négative en accusant François Mitterrand d’avoir « enseveli la France dans une politique folle au Proche-Orient » en envoyant la Division Daguet guerroyer aux côtés des Américains dans la 1ère guerre d’Irak (1). Depuis, la situation n’a fait qu’empirer.

Traduire les paroles en actes

Retour aux origines… N’en déplaise à ses détracteurs, la « politique arabe du Général de Gaulle » n’était ni mercantile ni faite pour charmer la « rue arabe ». Elle servait tout simplement les intérêts de la France et ceux de ses partenaires.

Cette politique s’inscrivait dans la continuité historique des relations établies entre Charlemagne et Haroun Al-Rachid, entre François 1er et Soliman le Magnifique, du rêve du Général Bonaparte de « libérer le monde arabe de la domination ottomane » (2), ou de celui de Napoléon III de créer un Royaume arabe s’étendant d’Alger à Bagdad, dont il se voyait le protecteur. Elle n’a rien à voir dans son essence avec la création d’Israël en 1948.

Néanmoins, les Israéliens n’ont pas tout à fait tort de dire que c’est une politique « pro arabe ». Ils oublient simplement d’ajouter qu’elle l’est bien moins qu’a été le soutien de la IVème République à Israël (3). Du temps du Général de Gaulle, et dans une moindre mesure sous les deux présidents de droite qui lui ont succédé - Georges Pompidou et Valery Giscard d’Estaing - ce ne sont pas les discours et les déclarations qui ont le plus gêné Israël, mais que la France passe de la parole aux actes.

Après l’agression israélienne de l’Egypte en juin 1967, par exemple, le Général de Gaulle aurait pu s’en tenir à une condamnation du «peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur». Il est allé plus loin. Il a imposé un embargo sur les livraisons d’armes aux « pays du champ de bataille ». Puis, a décrété un embargo total sur les ventes d’armes et de pièces de rechange à Israël après la destruction de 13 avions de ligne arabes sur l’aéroport de Beyrouth par un commando israélien en décembre 1968. Quel chef d’Etat occidental oserait faire autant aujourd’hui ?

L’Etat hébreu l’avait emporté sur le terrain. Le Général de Gaulle annonça qu’il ne reconnaîtrait pas l’occupation de Gaza, de la Cisjordanie et du Sinaï. Sans crainte d’être accusé d’antisémitisme, il déclara qu’Israël « organise, sur les territoires qu'il a pris, l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions…» et qu’il « s'y manifeste contre lui une résistance, qu'à son tour, il qualifie de terrorisme" (4).

Intérêts nationaux et… « élans du cœur »

Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing poursuivirent sa politique. Lors de la nationalisation de l’Iraq Petroleum Company le 1 juin 1972, les intérêts français furent préservés. A Paris, le 14 juin, Saddam Hussein – alors n°2 irakien – jeta les fondements de ce qui allait devenir la « politique française de l’Irak ». Il déclara qu’il n’était pas là "pour demander des armes, mais pour asseoir les relations franco-arabes sur des bases solides », que l’Irak ouvrait sa porte à la France pour qu’elle en tire avantage. « Ce sera tout autant votre intérêt que le nôtre », dit-il au Premier ministre Jacques Chaban-Delmas. Et pour bien montrer qu’il passait lui aussi aux actes, il signa avec Pompidou un accord autorisant la France à enlever pendant 10 ans la même part de pétrole brut qu’avant la nationalisation… et à un prix très bas.

Profitant du statut de « partenaire privilégié », une noria de ministres et de chefs d’entreprises français fera pendant presque 20 ans le siège des ministères irakiens et des sociétés nationales. Des contrats seront signés dans tous les domaines et non pas seulement dans ceux de l’armement ou du pétrole comme Israël et les Etats-Unis le prétendent. Le détail de la dette irakienne – couverte par la Coface, l’assurance à l’exportation - chiffrée à 5 milliards de dollars à la veille de la 1ère guerre d’Irak, en témoigne (5).

En octobre 1973, Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères du Président Georges Pompidou, se félicita de la libération d’une partie du Golan et du Sinaï par les armées arabes. Il remit les Israéliens à leur place en leur déclarant sèchement : «Est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue une agression imprévue ?». Puis, il se rendit à Bagdad pour lancer l’idée du « Dialogue euro-arabe », à la grande colère du lobby pro israélien qui accusait Paris d’avoir « vendu son âme pour du pétrole ».

"La France a une politique qui n’est pas seulement dictée par l’intérêt », répondit en écho Jacques Chirac, Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, « mais par les élans du coeur" … et il signa sans hésiter avec son « ami personnel » Saddam Hussein un contrat portant sur la construction d’un centre de recherches nucléaires près de Bagdad et la formation de ses techniciens.

Double jeu

Le socialiste François Mitterrand n’aimait ni de Gaulle ni le Baas, ni Saddam Hussein. Elu Président de la République en mai 1981, il prit progressivement ses distances avec la politique arabe de la France, notamment avec son volet irakien qui en était devenu la colonne vertébrale. Pour commencer, il refusa de reconstruire la centrale nucléaire Tammouz détruite par Israël en juin 1981. Menahem Begin qui voulait tester le nouveau Président français a dû être satisfait.

Certes, Mitterrand a soutenu l’Irak dans sa guerre avec l’Iran, mais il faut savoir que c’est surtout par crainte de voir la contagion khomeyniste s’étendre au Maghreb et dans les banlieues françaises. Il déclara que « si la guerre Iran-Irak devait se développer, cela pourrait être le commencement d’une guerre mondiale… ». Il voulait empêcher les mollahs et leurs partisans de s’emparer du pouvoir dans les pays arabes du Golfe à l’Atlantique, et faire en sorte que ni l’Irak ni l’Iran ne gagnent la guerre (6).

On oublie qu’en août 1990, après l’entrée des troupes irakiennes au Koweït, c’est Mitterrand qui fut à l’origine de l’embargo imposé à l’Irak. Son ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, révéla en janvier 1991 le fond de la pensée du Président français au quotidien Le Monde, lorsqu’il traita la politique arabe de la France de « mythe » (7).

Le second coup porté à la politique arabe doit être mentionné. Il se produisit le 16 janvier 1991 avec le vote de Jacques Chirac en faveur de l’intervention de la France dans la guerre contre l’Irak, tandis que la plupart des gaullistes historiques s’y opposait par principe. Pour justifier ce reniement, ses amis parlent encore de repli tactique : les Américains, disent-ils, l’auraient empêché de se présenter à la présidence de la République s’il avait voté « non ».

Jacques Chirac fut en tout cas été élu en 1995. Son élection souleva de grands espoirs en Palestine et en Irak. Ils furent vite déçus. Le discours qu’il prononça à l’Université du Caire, le 8 avril 1996, où il prit l’engagement de faire de la politique arabe de la France « une dimension essentielle de sa politique étrangère » et de « lui donner un élan nouveau dans la fidélité aux orientations voulues par son initiateur, le Général de Gaulle » (8), ne fut jamais suivi d’actes concrets significatifs. Les « élans du cœur » s’étaient assagis. Les Irakiens s’estimaient trahis (9).

En effet, la France aurait pu obtenir la levée de l’embargo, ou tout du moins le réduire à sa plus simple expression : un blocus anglo- saxon. De Gaulle l’aurait sans doute fait. Signe que les temps ont bien changé, le Quai d’Orsay s’employa à ménager les Américains. Les frappes américaines de décembre 1998 furent qualifiées… d’ « erreurs ». Au Conseil de sécurité, quand la France s’abstenait lors du vote de nouvelles résolutions anti –irakiennes, c’était ensuite pour les appliquer sans état d’âme. Le rétablissement de vols civils entre Paris et Bagdad ne fut jamais autorisé, alors que cette interdiction ne faisait pas partie du catalogue des sanctions.

Jacques Chirac n’était évidemment pas pour le déclenchement d’une nouvelle intervention militaire américaine en Irak, mais il n’a pas fait ce qu’il fallait pour l’éviter. Le discours de Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères, devant les Nations unies le 14 février 2003 l’ONU, fut remarquable, mais sans lendemain sur le terrain. La menace de veto français empêcha les Etats-Unis d’obtenir l’aval des Nations unies, pas la guerre. On a l’impression que la France l’acceptait comme une fatalité. Trois mois plus tard, d’ailleurs, comme si rien de grave ne s’était passé entre-temps, la France vota la résolution 1483 entérinant l’occupation de l’Irak, la justifiant ainsi a posteriori.

Le grand retournement

Le « boulet irakien » disparu, on a assisté à un virage à 180° de la politique arabe de la France. Le remodelage prévu par le plan « Grand Moyen-Orient » passant par un changement de régime à Damas, Jacques Chirac envoya son conseiller Maurice Gourdault-Montagne rencontrer Condoleezza Rice à Washington, pour rédiger le texte d’une résolution exigeant le départ des troupes syriennes du Liban et le désarmement du Hezbollah (10). Elle fut votée de le 2 septembre 2004.

En se réservant une part du « gâteau » proche oriental - depuis les accords Sykes-Picot, la Syrie et le Liban sont toujours considérés comme faisant partie du pré carré français - Jacques Chirac a sans doute causé la mort de son ami Rafic Hariri dont l’entregent inquiétait Israël (11) et obligé Ehud Olmert à avancer la date de l’opération militaire qu’il avait programmée contre le Hezbollah et pour déplacer la frontière de l’Etat hébreu au bord du Litani.

Dans son livre « Le grand retournement », Richard Labévière (12) fait le récit de tractations qui ont terni l’image de la France au Proche-Orient, notamment la mise sur orbite médiatique d’Abdel Halim Khaddam, ancien Vice-président syrien, choisi par Bush et Chirac pour remplacer le Président Bachar Al Assad.

Le bilan des égarements chiraquiens est calamiteux : le complot anti-syrien a échoué, le Liban est déstabilisé, la France est piégée dans la Finul. Pire : Jacques Chirac risque de se retrouver seul au milieu du guet si le dialogue préconisé par le rapport Baker s’instaure entre les Etats-Unis, la Syrie et l’Iran.

Fin d’époque

En France, à moins d’un bouleversement provoqué par une candidature surprise de Jacques Chirac ou par un score monumental de Jean-Marie Le Pen (Front national), les deux candidats qui s’affronteront le 6 mai 2007 au second tour de l’élection présidentielle seront Nicolas Sarkozy qui se présente lui-même comme le plus pro américain – version néo conservateur – et le plus pro israélien des hommes politiques français de droite, et la socialiste Ségolène Royal qui trouve que l’Irak est dirigé par un « gouvernement démocratique », assimile la « résistance » irakienne à du « terrorisme », et dit que les Iraniens n’ont droit ni au nucléaire militaire ni civil (13). En Israël, elle a justifié « dans certains cas » la construction du « mur de séparation » en Cisjordanie et considère les survols du sud du Liban par la chasse israélienne comme «partiellement légitimes » (14).

Une page de l’histoire va donc être tournée. Il n’y aura bientôt plus du tout de « politique arabe de la France ». On se demande comment les futurs présidents de la République française s’y prendront pour répondre aux défis auxquels ils seront confrontés : relations avec le monde musulman, partition de l’Irak, soutien au peuple palestinien, guerre provoquée entre chiites et sunnites, guerres de l’eau au Proche-Orient.

Place va être donnée à la « politique française au Proche-Orient » et à la « politique méditerranéenne de l’Union européenne », autrement dit à une vision occidentaliste des relations franco et euro arabes. Dans le cadre la PESC (politique étrangère de sécurité commune), c'est-à-dire avec une Europe à 25 ou plus, le choix atlantiste et pro israélien est majoritaire.

Notes :

(1) Mort le 25 mai 2002 à Paris. L’ancien ministre des Affaires étrangères de Georges Pompidou en 1973, était connu pour son humour. A cette question, il avait notamment répondu: « Barbès-Rochechouart ! », le nom du quartier de Paris où vit traditionnellement le plus grand nombre de musulmans

(2) Bonaparte en Egypte, par Jacques Benoist-Méchin (Clairfontaine, Lausanne, 1966)

(3) La France du socialiste SFIO Guy Mollet était le principal fournisseur d’armes d’Israël. Elle l’a aidé à acquérir la bombe atomique, puis a tenté - de concert avec les Britanniques - de renverser le Président égyptien Gamal Abdel Nasser (campagne de Suez)

(4) Conférence de presse du Général de Gaulle, 27 novembre 1967

(5) Un accord sur le remboursement de la dette irakienne avait été négocié à Paris en juillet 1999

(6) Interview de François Mitterrand sur TF1, le 29 mars 1987 (Paris-Bagdad Magazine, mai 1987)

(7) Ministre des Relations extérieures de François Mitterrand (1984-1986), puis ministre des Affaires étrangères (1988-1993). Roland Dumas avait déclaré au quotidien Le Monde (12/3/91) : « Évoquer le monde arabe est un mythe en soi, une politique arabe en est un autre ». Il a atténué ses propos, le 4 février 1992, en précisant sa pensée devant l’Association de la presse étrangère : « J'ai dit que le thème de la politique à l'égard du monde arabe était un mythe, et non pas la politique elle-même envers les pays arabes. Car je considère que le monde arabe n'est pas un, il est divers ».

(8) L’Orient de Jacques Chirac, par Ahmed Youssef, Editions du Rocher, Paris, 2003

(9) En juillet 1996, Jacques Chirac déclara à Qatar qu’il faudrait que le monde s’habitue à ce que la France défende ses intérêts au Proche-Orient, puis ce fut le silence ! (« France- Irak : quel avenir ? », par Gilles Munier - Arabies - Juillet 1997)

(10) Syrie : « Réveille-toi Saladin, ils reviennent… », par Gilles Munier (AFI-Flash, décembre 2005)

(11) Mais qui a assassiné Rafic Hariri ? (AFI-Flash - 21 février 2005) et La piste interdite, par Gilles Munier (AFI-Flash, 17 juillet 2006)

(12) Rédacteur en chef à Radio France Internationale (RFI). Son livre « Le grand retournement Bagdad-Beyrouth », paru aux Editions du Seuil en octobre 2006 fourmille de révélations

(13) Ségolène et le pays des Mille et Une nuits, par Daniel Vernet (Le Monde – 22/11/06)

(14) Ségolène Royal avait déclaré quelques jours plus tôt à Naqoura – siège de la Finul - qu’il fallait qu’Israël respecte le mandat de l’ONU, que les survols devaient cesser car ils portaient atteinte à la crédibilité de la Finul et la mettaient en difficulté !

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