Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

France-Irak Actualité

France-Irak Actualité

Analyses, informations et revue de presse. La situation en Irak, au Proche-Orient et du Golfe à l'Atlantique.


Pétrole contre nourriture: L'affaire Millennium (21/12/05)

L’AFFAIRE MILLENNIUM

UN SCANDALE DANS LE SCANDALE

« PÉTROLE CONTRE NOURRITURE »

 

par Gilles Munier


 

Qui osera inculper Donald Rumsfeld et George Tenet ?

 

« Les ventes illégales de pétrole à partir de Khor al Amaya ont eu un coût faramineux pour le Programme en termes de revenus potentiels prévus. Millennium a enlevé 7,7 millions de barils de pétrole pour lequel elle a payé 54 millions de dollars. Si ce pétrole avait été vendu dans le cadre du Programme au prix du marché, il aurait rapporté approximativement la somme de 200 millions de dollars au compte séquestre pour la fourniture de biens humanitaires additionnels ». Telle est la conclusion du chapitre IV du Rapport de la Commission d’enquête indépendante des Nations Unies sur le Programme « Pétrole contre nourriture » dit Rapport Volcker (page 215 à 259). Voyons les faits :

 

Les Etats-Unis se sont toujours opposés à la remise en état d’un deuxième terminal pétrolier en Irak, Khor al Amaya , face à Mina al Bakr par où transitaient les flots de pétrole achetés dans le cadre du Programme « Pétrole contre nourriture ».  Ils avaient, en mars 2000, informé le Conseil de Sécurité qu’ils avaient interdit la conclusion de 14 contrats pour l’exportation de pièces d’équipement prohibées à cet effet. La Grande-Bretagne avait elle aussi déclaré en mars 2001 « qu’avant toute légalisation de ce débouché, l’exportation de pétrole irakien par ce port sera considérée comme une violation du régime de sanctions ».

 

Le Pentagone dans une poche, la CIA dans l’autre

Cependant il ne fait aucun doute que dès le début de 2003, Khor al Amaya fonctionnait puisqu’un certain M. Shaheen, homme d’affaires jordanien, fit connaître au gouvernement irakien qu’il désirait acheter du pétrole irakien qui serait enlevé de ce port-là. Pour le nouveau ministre du pétrole irakien, M. al Nejm, qui avait remplacé Amer Rashid, cette solution était discutable dans la mesure où toute contrebande de pétrole à partir de cette source serait facilement détectable et le brut saisi dans le golfe Persique par les forces militaires de surveillance, américaines en particulier.

 

M. Shaheen balaya les préoccupations du ministre disant qu’il avait le Pentagone dans une poche et la CIA dans l’autre et qu’il avait pris des mesures pour que tout se passe tranquillement. Amer Rashid conseilla à al Nejm de ne pas donner suite car cela ressemblait à une opération de la CIA d’autant que le fait que les bâtiments qui descendaient le Golfe sans être inquiétés ne fit que renforcer sa conviction.

 

7 dollars le baril

La transaction suivit son cours et 7 chargements de pétrole eurent lieu entre le 18 février et le 19 mars 2003 par le biais d’une société des frères Shaheen, la Millennium for the Trade of Raw Materials and Mineral Oils. Cette société privée agissait en qualité d’agent de la Jordanie selon un pouvoir signé par le ministre jordanien de l’Energie, Mohammed Batayneh. Il était convenu qu’il n’y aurait aucun contrat écrit avec les Irakiens et que le pétrole serait vendu à un prix extrêmement bas soit 7 dollars le baril. Les paiements seraient effectués par avance sur les comptes de la SOMO en Jordanie.

 

Millennium affréta ses 4 cargos auprès d’un courtier, Odin Marine, aux Etats-Unis. Le 7 février 2003, Odin Marine informa Millennium qu’il avait expliqué aux propriétaires des bâtiments qu’aux points de contrôle de la Coalition, un bateau de cette dernière les escorterait vers l’Irak et retour. Une totale discrétion sur le port de chargement devait être de mise.

 

La Navy complice

Le 13 février 2003, le capitaine du navire Argosea accosta au port de Khor al Amaya pour la première fois depuis 1980 et emplit ses cuves. Le 16 février, la SOMO recevait sur ses comptes en Jordanie la somme de 6.979.991 dollars et d’autres dépôts se succédèrent par la suite. Argosea enleva un million de barils de brut et poursuivit sa route vers Fujrairah dans les Emirats Arabes Unis sans encombre puisque, selon Millennium, «  La marine américaine vous interpellera pour une inspection, mais ils sont déjà au courant de votre passage et de votre itinéraire ». 

 

Du fait que Khor al Amaya partageait le même pipeline avec Mina al Bakr, le port légal, le chargement de l’Argosea entraîna une chute du volume de pétrole pour les cargos de l’ONU dans le cadre du Programme en cours de chargement. Ce qui inquiéta Peter Boks, le directeur de Saybolt, la société chargée par les Nations Unies du contrôle du pétrole. Informés,  les forces de surveillance, le « Marlo » (office de liaison US), annoncèrent ne faire « aucune objection » au chargement à Khor al Amaya.

 

Benon Sevan, le directeur exécutif du Programme, les représentants des Etats-Unis et de la Grande- Bretagne au sein du Comité 661 furent alertés des pratiques à Khor al Amaya, en vain. Cependant, un certain nombre de sociétés se plaignit de la concurrence déloyale qui leur était faite par des sociétés qui ne respectaient pas les règles de l’ONU ou la structure de prix.

 

Plus tard, le pétrole enlevé illégalement fit son apparition sur le marché et Exxon, Shell entre autres furent l’objet d’incitation à l’achat mais elles furent averties que l’achat de ce pétrole hors Programme Pétrole contre nourriture était interdit.

 

Certains observateurs de l’ONU en place trouvèrent étrange que les forces de surveillance dans le Golfe Persique, si promptes d’habitude à réagir à toute contrebande de pétrole, gardaient le silence sur cette affaire. Aucune réponse ne leur fut apportée à la non-intervention des forces militaires.

 

53 689 232 dollars sur un compte irakien en Jordanie

Le 21 février 2003, le Wall Street Journal publia un article très détaillé sur la question, et fut suivi par une série de papiers de journaux spécialisés. M. Shaheen assura al Njem qu’il ne devait pas se soucier car le gouvernement US était au courant et qu’il n’y aurait pas d’autre publicité sur ce sujet. Millennium continua d’enlever du brut sans aucune intervention des forces militaires au grand étonnement de la Middle East Economy Survey : « en dépit de la publicité, (les bâtiments ) ont pu descendre le Golfe sans être appréhendés par l’immense flotte de bateaux appartenant aux Marines des Etats-Unis et de leur alliés qui s’est assemblée en prévision de la guerre en Irak ? ».

 

En raison des risques encourus, le gouvernement de Jordanie accorda sa garantie pour tous les dommages qui pourraient être causés aux cargos affrétés pour enlever le pétrole à Khor al Amaya. Et alla même jusqu’à signer une lettre d’indemnité au propriétaire de l’un des cargos selon laquelle «  nous  confirmons que cette cargaison est une marchandise  légitime, légale et autorisée en vertu des résolutions de l’ONU et du droit international ».

 

Selon la SOMO, Millennium paya un total de 53 689 232 dollars au gouvernement irakien qui fut transféré sur un autre compte de la Banque de Jordanie au nom de la Banque Centrale d’Irak.

 

Le Pentagone refuse de s’expliquer

Une partie du pétrole fut vendue en Egypte, peut-être au Yémen. Un courtier essaya de vendre le pétrole pendant des mois, mais sans l’approbation de l’ONU et la documentation adéquate, les banques refusèrent de fournir des lettres de crédit et les autorités douanières en refusèrent l’entrée.

 

Les gouvernements de Jordanie et des Etats-Unis ont nié toute conduite frauduleuse et – malgré le degré avec lequel ces transactions ont directement affecté le pétrole retenu pour le Programme – ont déclaré que ces transactions à Khor al Amaya n’entraient pas dans le champ d’investigation de la Commission. «Ces chargements ont précédé de peu l’Opération Liberté pour l’Irak.  Nous ne ferons aucun commentaire sur des opérations militaires spécifiques, mais nos actions sont cohérentes avec notre politique générale » (Lettre à la Commission du 29 avril 2005 ; interviews avec des officiels jordaniens, le 8 juin 2005).

 

(Appendice)

 

« Business as usual ! » :

Comment  les Etats-Unis violaient les résolutions de l’ONU

A l’époque où ces transactions illicites ont été effectuées, le prix du baril était d’environ 24 $. On estime que le pétrole, acheté au noir à 7$ le baril par Millenium, a été revendu autour de 18$. On aimerait connaître les noms de tous les intermédiaires américains, jordaniens ou irakiens impliqués dans cette affaire, et le montant des commissions et rétro-commissions faramineuses qui leur ont été versées. Une enquête sur ce scandale confirmerait – preuves à l’appui - que la Navy a violé les résolutions de l’ONU, et notamment la 986, en achetant du pétrole irakien au marché noir pendant les 13 ans d’embargo, via des sociétés écrans contrôlées par la CIA, et que de hauts responsables américains en ont tiré profit.

 

(21/12/05)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents