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France-Irak Actualité

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Analyses, informations et revue de presse. La situation en Irak, au Proche-Orient et du Golfe à l'Atlantique.


El Moudjahid du temps de guerre, point aveugle de la recherche historique française

El Moudjahid du temps de guerre,

point aveugle de la recherche historique française

 

               Communication de Jean-Louis Planche (Paris)

au colloque El Moudjahid Historique,

organisé sous l’égide de la Présidence de la République,

Alger 18-19 novembre 2006


Cinquante ans après le lancement d’El Moudjahid, organe central du F.L.N. de guerre, l’état des collections conservées en France, tant dans les bibliothèques que dans les centres d’archives, est un indicateur pertinent de l’état de la recherche historique sur la période dite en France de la Guerre d’Algérie. Bibliothèques et centres d’archives sont en effet gérés en fonction de la demande des lecteurs et des chercheurs. Les bibliothèques de statut national n’échappent pas à cette règle et s’attachent à compléter leurs collections quand ce n’est pas le cas, pour peu que la demande soit active[1].

            Un premier indice sur l’état de la demande est le fait que seuls deux travaux historiques aient été en cinquante ans produits en France sur El Moudjahid[2]. Historiques par l’ambition, ce sont en réalité deux ouvrages qui ne recourent ni aux archives, ni même aux témoignages, et sont à classer parmi les ouvrages de sciences politiques. Le premier a été publié en 1973 à Montpellier par Albert Fitte[3], et conclut, après une étude menée sur l’édition d’El Moudjahid imprimé en Yougoslavie en 1962, qu’il s’agit d’un journal de pure propagande révolutionnaire, qui ne saurait intéresser que l’historien des idées, et plus spécifiquement le chercheur préoccupé de vérifier l’efficacité de ce que les cercles pensant de l’armée française dénommaient dans les années 1950 "la guerre subversive".

            Le second ouvrage a été publié en 1988 à Paris par Monique Gadant[4].  Il affirme qu’El Moudjahid n’est ni socialiste ni révolutionnaire, mais qu’il est l’instrument d’une "future classe dominante qui va se recruter parmi les appareils politiques et militaires"[5]. L’étude du journal n’apportera dans conditions rien à l’historien qui voudrait comprendre les conditions spécifiques dans lesquelles le FLN a mené son combat, et n’aura d’intérêt que pour le politologue qui cherche à savoir comment était caractérisé dans les années 1980 le régime politique en place en Algérie.

            Quinze ans séparent les deux ouvrages. En 1973, les archives ramenées d’Algérie au Centre des Archives d’Outre-Mer, à Aix-en-Provence, commençaient à peine a être reclassées. En 1988, leur classement avait beaucoup avancé. Or moins encore que l’ouvrage d’Albert Fitte, celui de Monique Gadant n’a pas cherché à en tirer parti, comme si les préoccupations de l’époque l’avaient à nouveau totalement emporté sur les obligations de la recherche spécifiquement historique.

            Où en est-on en France vingt ans plus tard ? Un indicateur nous est donné par l’état des collections d’El Moudjahid actuellement disponibles.

La collection de la Bibliothèquenationale de France (BnF).

            La collection la plus complète en France est celle de la Bibliothèque nationale de France (BnF), présente au site François Mitterand sur les bords de Seine. La direction de l’établissement, consciente de la valeur de sa collection, l’a faite classer dans le département des livres rares, bien que l(état soit excellent. L’accés à la salle de consultation est filtré, et les volumes de la collection, posés sur des coussinets, ne doivent être consultés qu’entrebaillés, jamais à livre ouvert. L’édition en langue française d’El Moudjahid compte 78 numéros sur un total de 92, et l’édition en langue arabe seulement 24 numéros sur un total identique.

            Cette édition est composite. Elle est constituée pour partie de photocopies de la collection déposée à la Hoover Library de l’Université de Stanford en Califormie. Les photocopies ont été en fait réalisées à partir d’un microfilm commandé, et réalisé sur les fonds de cette université. Le lecteur n’a donc en main que des copies au 2° degré. Ceci pour une première série allant du numéro 1, daté juin 1956, au numéro 32, daté 28 novembre 1958, puis pour une seconde série allant du numéro n°37,  daté 25 février 1959,  au n°40, daté 24 avril 1959. Ces photocopies ne peuvent pas être reproduites, ni par photographie, ni par photocopie.

            Certaines annotations permettent d’avoir un aperçu sur la façon dont la Hoover Library de l’Université de Stanford a constitué la collection d’origine. La page 1 du n°2 porte le tampon  "The National Front of National Liberation", accompagné d’une adresse dont la seule partie lisible est N.Y., c’est-à-dire New York. La couverture du n°4 porte au crayon le mention March 1957, ce qui signifie que le numéro daté de novembre 1956 a été enregistré 4 mois plus tard par l’Université de Stanford. Effectivement, une autre mention au crayon au revers de la couverture précise qu’il s’agit d’un don de Madame et Monsieur Knight, vraisemblablement un couple d’Américains proches de Yazid, le représentant du FLN à New York auprès de l’O.N.U.

            La seconde partie de la collection est constituée de numéros originaux d’El Moudjahid  obtenus par la Bibliothèquenationale de France en utilisant la voie des échanges internationaux entre bibliothèques nationales. Il s’agit pour l’essentiels de numéros échangés avec la Bibliothèque de Rabat, au Maroc, chaque exemplaire portant le tampon du département du Dépôt légal de cette Bibliothèque.

            Il nous a été impossible d’apprendre des conservateurs de la BnF à quelle date cette collection avait été constituée. Les informations sur ce point ont été conservées, mais ne sont pas pour l’instant disponibles, le classement des archives internes à la BnF, suite au transfert depuis l’ancien site rue de Richelieu au site actuel François Mitterand, n’étant pas achevé. On peut cependant supposer que les numéros obtenus par échanges l’ont été dès fin 1958, la BnF étant habilitée par tradition à recevoir des imprimés interdits en territoire français, à charge pour elle de ne pas les mettre à la disposition du public[6]. On regrettera enfin que le BnF n’ait pas jugé bon de compléter sa collection.

 

Les collections du Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT), du CHEAM et du Centre des Archives d’Outre-Mer (CAOM).

 

            1) La collection du Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT) est restreinte. Elle se réduit à 8 numéros en langue française et à 4 en langue arabe, tous originaux. On notera l’existence de deux exemplaires du numéro 17, l’un de l’édition en arabe et l’autre de l’édition en français, datés 1° février 1958, tirés sur papier Bible, sans photographies et de format réduit de 33% par rapport au numéro ordinaire. Plusieurs de ces numéros sont accompagnés d’un bordereau d’envoi indiquant qu’ils ont été trouvés lors d’opérations en campagne, dont l’un sur le cadavre d’un chahid.

            Le manque d’intérêt du SHAT pour cette collection est patent. Il peut être pour partie le reflet de péripéties internes à l’armée française. Pendant la Guerre de Libération, les spécialistes chargés dans cette armée de traiter de la presse dîte "rebelle" étaient regroupés dans le V° Bureau à qui était dévolu l’Action psychologique. Pour le V° Bureau, El Moudjahid était "une arme de subversion", ainsi que le rappelle le professeur Martel, directeur du Centre d’Etudes militaires de Montpellier, qui a préfacé en 1973 l’ouvrage d’Albert Fitte, ouvrage dont il se félicite qu’il ait illustré la pertinence des thèses du V° Bureau sur la guerre révolutionnaire. Ce que le professeur Martel se garde de rappeler est que ces thèses conduisirent en 1961 une partie des cadres du V° Bureau à soutenir l’O.A.S. L’unité de l’armée française en fut profondément affectée, le V° Bureau fut dissous, et ses archives détruites. On comprendra que les collections d’El Moudjahid que les différents V° Bureaux avaient pu constituer, des Etats-majors de régiment à l’Etat-major général, n’aient pas été conservées.

            2) La collection du CHEAM a vraisemblablement été la plus complète. Ce Centre des Hautes études sur l’Afrique et l’Asie Modernes est une émanation du Service de Liaison Nord-Africaine (SLNA), le meilleur service de renseignement de la puissance coloniale en Afrique du Nord, qui relevait directement du Gouvernement général, et fonctionnait avec des officiers arabisants et/ou berbérisants détachés auprès de l’administration civile. Le CHEAM, créé à Paris, doté d’une riche bibliothèque spécialisée, organisait des conférences et des stages pour les officiers comme pour les fonctionnaires civils d’Afrique du Nord, du Levant et de l’Indochine.

            En 1986, le CHEAM ayant été fermé, ses fonds et ses collections ont été versés à la Documentationfrançaise, service relevant directement du Premier ministre. Vingt ans plus tard, faute des crédits et du personnel nécessaire, rien de ce qui a été entreposé en banlieue parisienne n’a pu être catalogué. La collection de l’ancien SLNA est par conséquent inaccessible[7]. La situation ne paraît pas devoir changer, faute de demande de chercheurs intéressés,

            Heureusement pour les chercheurs le SLNA était très décentralisé, ayant eu une antenne dans chaque préfecture d’Algérie, et des représentants dans chaque sous-préfecture, son centre étant installé au Gouvernement général à Alger. Une collection partielle a donc pu être reconstituée au Centre des Archives d’Outre-Mer à Aix-en-Provence, où sont regroupées toutes les archives civiles venues d’Algérie.

            Un chiffre permet de juger de l’ampleur des fonds concernant l’Algérie : 40 000 mètres linéaires, soit plus de 200 000 cartons d’archives. Pour le seul ancien département de Constantine, 9 000 nouveaux cartons viennent d’être catalogués et vont être mis en ligne informatiquement. A chaque fois qu’un carton classé renferme un exemplaire d’El Moudjahid, ou de tout autre journal concernant l’Algérie, et qu’il est demandé par une lecteur, l’exemplaire est retiré pour être placé dans la collection. La collection du CAOM contient pour l’instant 46 numéros en langue française et 9 seulement en langue arabe. Des dizaine de milliers de cartons d’archives n’ayant pas encore été demandés en lecture, on peut espérer qu’il sera peu à peu possible de compléter tout ou partie de la collection.

            On citera enfin en Europe : la collection de la British Library à Londres, complète à compter du numéro 11, celle de l’Ecole des Hautes études internationales de Genève à qui ne manquent que les n°1 et 7, ce qui en fait la collection actuellement la plus proche de l’intégralité, celle enfin de l’université de Bologne, en Italie complète à partir du n°8. Il s’agit là d’exemplaires originaux en édition française. D’autres bibliothèques européennes ont à leur catalogue El Moudjahid, mais il s’agit de l’édition en 3 volumes imprimée en 1962 en Yougoslavie.

            En ce cinquantième anniversaire de la naissance d’El Moudjahid, le bilan des collections d’El Moudjahid présentes en France est au total un constat assez affligeant, à mettre au compte de la stagnation d’une recherche historique à peine commencée, et déjà refermée sur elle-même, sur ses présupposés et ses certitudes[8].



[1]- La régle de la demande impose également de détruire, lorqu’une bibliothèque, contrainte de faire place aux ouvrages récents, ne dispose plus d’un rayonnage suffisant. Seules les bibliothèques de statut national, dîtes patrimoniales, échappent totalement à cette nécessité.

[2] -  BEAULIEU, François de, El Moudjahid, Paris, Edition Saint-Germain-des-Près, 1983, 54 p., poème intimiste en vers libres, a, malgré son titre, très peu de rapports avec le cadre de notre recherche.

[3]- FITTE Albert, Spectrographie d’une propagande révolutionnaire : El Moudjahid des temps de guerre, juin 1956-mars 1962, Montpellier, Université Paul Valéry, Centre d’histoire militaire, 1973.

[4]- GADANT Monique, Islam et nationalisme en Algérie d’après El Moudjahid, organe central du FLN de 1956 à 1962, Paris, L’Harmattan, 1988.

[5] - Ibidem, p. 13.

[6]- Ainsi en 1943 certains ouvrages publiés à Alger, alors territoire "dissident", étaient-ils enregistrés, ayant vraisemblablement franchi la Méditerranée, zone de guerre, par la voie diplomatique d’états neutres.

[7]- Elle ne figure pas au catalogue partiel accessible sur Internet (site Centre des Archives Contemporaines). On notera par contre la présence des mémoires réalisés par les élèves du CHEAM, la plupart fonctionnaires des anciens territoires de l’Empire colonial. Un double de chacun de ces mémoires a été envoyé à la bibliothèque du CAOM à Aix-en-Provence.

[8]- Ainsi qu’en atteste le plus récent ouvrage de type universitaire sur la Guerre de Libération publié en France, MEYNIER, Gilbert, Histoire intérieure du F.L.N., 1954-1962, Paris, Fayard, 2002, 812 p., aux ambitions encyclopédiques, qui consacre moins d’une page à El Moudjahid, "journal officiel soigneusement contrôlé", organe de "la militarisation bureaucratique", p.485.

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