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France-Irak Actualité

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Analyses, informations et revue de presse. La situation en Irak, au Proche-Orient et du Golfe à l'Atlantique.


La bataille de la hawza de Nadjaf

Publié par Gilles Munier sur 1 Juin 2012, 13:27pm

Catégories : #Irak

par Gilles Munier (Afrique Asie – juin 2012)

Les candidats à la succession du Grand ayatollah Ali al-Sistani, âgé 81 ans et malade, ont sorti les couteaux. Le régime de Téhéran ne veut pas rater l’occasion d’imposer l’un des siens à la tête du centre religieux le plus influent du monde chiite duodécimain.

A Najaf, en mars dernier, une bombe a explosé devant le domicile du Grand ayatollah Ali al-Sistani, âgé de 81 ans, tuant deux pèlerins iraniens. Puis les 22 et 24 avril, les bureaux des Grands ayatollahs Ishaq al-Fayadh et Bachir al-Najafi - respectivement de nationalité afghane et pakistanaise - ont été la cible d’attentats à la bombe. Ces deux marjas – plus hautes autorités du chiisme duodécimain - sont idéologiquement proches de Sistani, de nationalité iranienne mais imperméable à l’activisme religieux du régime de Téhéran. Quelques jours plus tôt, le ministère de l’Intérieur dont le Premier ministre Nouri al-Maliki s’est approprié l’intérim depuis les dernières élections législatives, avait réduit le nombre des agents de sécurité sous prétexte qu’ils étaient trop nombreux.

Ces attentats font suite à un lancer de grenade sur le tombeau de Mohamed Baqr al-Hakim - ayatollah assassiné mystérieusement à Nadjaf en août 2003 -, à l’explosion d’un IED (engin explosif improvisé) près de l’école religieuse de Mohamed Taqy al-Mudarissi à Kerballa, et à de violentes échauffourées, le 17 février à Nassiriya, entre partisans du Grand ayatollah Ali al-Sistani et de Mahmoud al-Hasani al-Sharkhi, Grand ayatollah autoproclamé se présentant depuis l’invasion d’avril 2003 comme « anti-américain, anti-iranien et anti-sunnite ». Il conteste l’autorité religieuse de la hawza de Nadjaf – principal séminaire chiite – tout en se déclarant favorable au velayat-e al-faqih, principe khomeyniste accordant la prééminence au religieux sur le politique. Condamné à mort sous Saddam Hussein, puis à la prison à vie, Sharkhi a dirigé une Armée de Hussein qui concurrençait l’Armée du Mehdi de Moqtada al –Sadr. Le nombre de ses miliciens était alors estimé à plus de 30 000.

Source d’imitation

Ces événements inquiétants ont lieu au moment où l’Iran tente d’imposer le Grand ayatollah Mahmoud Hashemi Shahroudi comme successeur possible de Sistani, toujours vénéré, mais très éloigné des aspirations des militants de base extrémistes qui réclament une direction religieuse dynamique pour contrer la montée de l’islamisme sunnite, du genre Frères Musulmans ou Al-Qaïda. Agé de 63 ans, né à Nadjaf de parents iraniens déclarant descendre du Prophète Mohammad, Shahroudi « Eraghi », c'est-à-dire… l’Irakien, est membre des Gardiens de la révolution et proche du Guide iranien Ali Khamenei qui l’a nommé, en 2009, à la tête du système judiciaire du régime des mollahs. Il a pour principaux partisans des membres de l’ancien Conseil suprême de la révolution islamique en Irak et des Brigades Badr, fondés à Téhéran en 1982 par l’ayatollah Khomeiny. Ce groupe d’opposants anti-Saddam, aux activités duquel il participait, a été recyclé à Bagdad, en 2007, en Conseil suprême islamique en Irak. Ses membres infiltrent l’appareil d’Etat et ne cachent pas leur hostilité envers le Parti Al-Dawa de Nouri al-Maliki, trop nationaliste irakien à leur goût. Le décès, en juillet 2010 au Liban, de l’ayatollah Mohammad Hussein Fadlallah qui se permettait de critiquer le monolithisme de la révolution iranienne, oblige le courant d’Al-Dawa se réclamant de lui à rentrer progressivement dans les rangs. Confiant dans sa destinée, le Grand ayatollah Shahroudi a ouvert un bureau à Najaf et des affiches à sa gloire fleurissent sur les murs du quartier Sadr City, à Bagdad. Ses adeptes disent de plus en plus que le décès de Sistani n’est pas nécessaire pour  lui trouver un successeur. Il suffirait qu’il soit déclaré trop vieux pour guider ses adeptes.

Les jeux ne sont pas faits

Outre Shahroudi, les postulants à la direction de la hawza de Nadjaf ne manquent pas. Le successeur de Sistani pourrait d’abord être un des quatre autres grands ayatollahs qui la compose : Mohammad al-Fayyad et Bashir al-Najafi, les plus souvent cités, ont – pour cela - été visés par les attentats d’avril dernier. Les deux autres : Mohammad Yacoubi et Mohammad Saïd al-Hakim, sont moins connus. Un sondage de popularité désignerait sans nul doute Moqtada al-Sadr, mais il poursuit ses études religieuses d’ayatollah à Qom, en Iran. Un de ses mentors, le Grand ayatollah Kazim al-Haeri, iranien expulsé d’Irak à la fin des années 70, auteur de plusieurs fatwas contre les forces d’occupation américaines, a aussi des chances non négligeables. Reidar Visser, spécialiste reconnu du chiisme irakien, avance encore les noms de jeunes oulémas arabes de terrain piaffant d’impatience, « comme Asa al-Din al-Ghuraayfi, Qassem al-Taie, Saleh al-Taie, Muhammad Shubayr al-Khaqani, Hussein al-Sadr et Chamsudin al-Waesi ». Tous se disent Grands ayatollahs ! Les jeux ne sont donc pas faits, mais dit Visser : si Mahmoud Shahroudi l’emporte, la loyauté à son égard « se traduira automatiquement en loyauté à la révolution iranienne ».

Appendice

Du sang près du tombeau de l’imam Ali

La ville de Nadjaf est un enjeu géostratégique depuis la redécouverte du tombeau de l’imam Ali par le calife Haroun al-Rachid à la suite d’une « intuition providentielle ». Quatrième ville sainte de l’islam, après La Mecque, Médine et Jérusalem, à 100 kilomètres au sud de Bagdad, Nadjaf est le siège d’une hawza, un séminaire religieux fondé en 1056, où ont enseigné les plus grands dignitaires du chiisme duodécimain. Qui tient Nadjaf – la hawza - tient la communauté chiite irakienne duodécimaine, ou tout du moins exerce une influence primordiale dans le pays, et bien au delà. En envahissant l’Irak, en avril 2003, les Occidentaux ne manipulaient pas seulement le Congrès national irakien (CNI) d’Ahmed Chalabi – qui s’est révélé ensuite être un agent double au service de l’Iran – mais entendaient imposer un de leurs partisans au sein de la hawza : l’ayatollah Abdul Majid al-Khoei, 40 ans, réfugié à Londres où il dirigeait la Fondation Al-Khoei. Arrivé en Irak dans les fourgons de l’armée américaine, le religieux - fils du Grand Ayatollah Abul-Qassim al-Khoei (1899 – 1992), prédécesseur iranien d’Ali al-Sistani - est mort, poignardé près du sanctuaire de l’imam Ali le 10 avril 2003, lendemain de la chute de Bagdad. Il était considéré comme un agent du MI6, service secret britannique. La famille Al-Khoei a  accusé Moqtada al-Sadr d’avoir commandité le meurtre parce qu’il le considérait comme un rival. Le mandat d’arrêt lancé contre lui n’a jamais été exécuté. L’affaire est aujourd’hui enterrée.

En août de la même année, un attentat à la voiture piégée a tué Mohamed Baqr al-Hakim, président du SCRII (Conseil supérieur de la révolution islamique en Irak) et une centaine de personnes près du tombeau d'Ali, alors qu’il tentait de réconcilier différents groupuscules chiites. L’opération n’a jamais été revendiquée. Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah libanais, a estimé qu’étant donné la sophistication de la bombe, l’attentat devait être l’oeuvre d’Israël ou des partisans de Saddam Hussein. Ce dernier, alors dans la clandestinité, a condamné le meurtre. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui pensent que les Iraniens soupçonnaient Mohamed Baqr al-Hakim d’entretenir des relations particulières avec les Etats-Unis et qu’ils l’ont éliminé.

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