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France-Irak Actualité : actualités du Golfe à l'Atlantique

France-Irak Actualité : actualités du Golfe à l'Atlantique

Analyses, informations et revue de presse sur la situation en Irak et du Golfe à l'Atlantique. Traduction d'articles parus dans la presse arabe ou anglo-saxonne.


Irak : les allégeances religieuses des brigades spéciales pro-iraniennes

Publié par Gilles Munier sur 4 Novembre 2011, 08:47am

Catégories : #Irak

par Reidar Visser* - Traduction en version abrégée par Xavière Jardez

Les brigades spéciales pro-iraniennes en Irak – Special groups – sont de nouveau sur la sellette. Avec le retrait des troupes américaines prévu fin 2011, elles redoublent d’activité. Bien que fournies en armes et explosifs par l’Iran, on aurait tort de croire qu’elles partagent les mêmes relations avec ce pays et qu’elles ne se concentrent que sur les activités de l’une ou de l’autre, sans tenir compte de la stratégie plus large de l’Iran qui les anime et notamment sur les liens de plus en plus étroits entre le parti Da’wa du Premier ministre Mouri al-Maliki avec le clergé iranien. Ce serait prendre la proie pour l’ombre.

Une attention particulière sera portée à l’Organisation Badr, plus connue sous le nom de Milice Badr, pour deux raisons : personne n’a démontré que la Milice Badr a été totalement désarmée, ensuite parce qu’elle a été créée en Iran, dans les années 80, afin de maximaliser son influence iranienne au sein de l’opposition irakienne.

Les brigades spéciales

et le leadership religieux iranien

Kataïb Hisb Allah

C’est l’organisation la plus facile à classer en matière d’allégeances religieuses, car ses publications et son site Internet (1) indiquent reconnaître le wilayat al-faqih (2), principe de base de la révolution iranienne, et parce qu’elle se réfère à Ali Khameneï en tant qu’« imam dirigeant » (imam al-qa’id). Son site s’appuie sur un ouvrage de Muhammad Momen al-Qommi, lettré khomeiniste, pour expliquer sa théorie politique, en particulier pourquoi il suit le principe du willayat al-Faqih, reçu en Irak avec un certain scepticisme.

Asaib al-Haq

Asaïb al-Haq a fait partie du mouvement sadriste, mais a pour leader spirituel l’ayatollah Kazim al-Haeri, un lettré khomeyniste d’origine iranienne vivant en Iran. Ses enseignements sont également suivis par certains sadriste. Plusieurs de ses fatwas reproduites sur le site Internet d’Asaïb al-Haq (3) traitent du refus de la présence continue de troupes américaines en Irak et de la nécessité pour les chiites de garder un front uni lors de la formation du gouvernement en août 2010. Contrairement aux sadristes, cette organisation semble avoir établi une relation assez claire de type khomeyniste avec al-Haeri. Ses membres agissent en tant que subordonnées de ce leader (...) Par exemple, Qaïs al-Khazali (4), chef d’Asaïb al-Haq, est désigné comme un hojatolislam (5) (…) ou tout simplement comme le secrétaire général de l’organisation. Un parallèle peut être établi avec la position occupée par Hassan Nasrallah, le chef Hezbollah au Liban.

L’Organisation Badr

L’allégeance à l’Iran de l’Organisation Badr et des Brigades du Jour Promis est plus trouble et plus compliquée.

L’Organisation Badr a été contrôlée par les auteurs de la révolution iranienne dans les années 80, mais à partir de 2003 – son retour en Irak - la question s’est posée de savoir dans quelle mesure elle s’était débarrassée de son bagage révolutionnaire et quelle relation elle entretenait avec le Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak (CSRI) auquel elle est affiliée. Le lien entre eux, symbiotique dans les années 80, s’est relâché après 2003, suite à une succession de tensions et à la mort de son leader Muhammad Baqir al-Hakim. En 2007, Abd al-Aziz al-Hakim, son successeur et frère, a changé le nom du CSRI en Conseil Suprême Islamique en Irak (CSII) et indiqué que le mouvement gravitait davantage autour des autorités religieuses de Nadjaf que de l’Iran. Après sa mort, en 2009, les tensions entre Badr et CSII se sont intensifiées et la question de l’allégeance religieuse a été propulsée sur le devant de la scène.

Cette ambiguïté se manifeste notamment dans le journal édité par Badr où par le nouveau dirigeant du CSII – Ammar al-Hakim, fils d’Abd al-Aziz – ne semble pas faire la Une malgré sa position et ses liens privilégiés avec Badr (...) En revanche, il est significatif que le journal de Badr se réfère à Ali Khameineï  - dirigeant iranien actuel - en tant qu’ « Imam Ali Khameneï », et parfois au Grand ayatollah Ali al-Sistani, de Nadjaf, comme « la plus haute autorité religieuse » . Il est vrai que le dualisme et cette ambiguïté au sein du cercle dirigeant de Badr sont suffisamment puissants pour qu’on se demande vers qui l’organisation se tournera, l’Iran ou l’Irak, à la mort de Ali al-Sistani ou d’un changement dans la hiérarchie religieuse de Nadjaf.

Les Brigades du Jour Promis

L’organisation Brigades du Jour Promis a succédé à l’Armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr. Définir son allégeance religieuse revient à mettre en cause le dirigeant sadriste lui-même. Bien que ce dernier ait assuré n’être au sein de l’organisation qu’un simple étudiant de la hawza (6), ses disciples continuent à l’appeler « leader al-sayyid » (al-sayyid al-qa’id). Ses déclarations en forme de fatwa, particulièrement sur des questions politiques, rendent difficiles toute description des alliances religieuses au sein de ses disciples. Cela est d’autant plus vrai que Moqtada al-Sadr ne possède pas les qualifications requises pour émettre une fatwa. Ce faisant, il défit l’ordre hiérarchique du chiisme traditionnel et de la révolution iranienne par des méthodes que l’on peut désigner comme du néo-akhbarisme (7). En dépit des rumeurs sur un imminent statut d’ayatollah, al-Sadr n’en demeure pas moins trop jeune pour atteindre ce titre. Pour l’instant, il est pour ses disciples un dirigeant spirituel, mais dépourvu d’un statut propre au sein du chiisme traditionnel ou du chiisme khomeiniste.

Les sites Internet des Brigades du Jour Promis (8) mettent en exergue les photos de Muhammad baqir al-Sadr et de Muhammad Muhammad Sadiq al-Sadr - des deux Sadr canonisés - pour illustrer l’origine de leur allégeance religieuse. Ils diffusent les déclarations de Moqtada sur la légitimité de la résistance à l’occupation militaire américaine. Contrairement au Kataïb Hisb Allah et à Asaïb al-Haq, ses sites ne font aucune référence à des autorités religieuses vivant en Iran... à part Moqtada al-Sadr. (...)

L’interaction entre les différentes brigades spéciales ne permet pas de les classifier nettement. Par exemple, le site de Kataïb Hizb Allah entretient des liens avec Asaïb al-Haq et les Brigades du Jour Promis. Dernièrement, une déclaration publique de Moqtada al-Sadr traitait d’une question posée par un membre de Kataïb Hizb Allah qui semblait s’adresser à lui en tant qu’autorité religieuse, ce qui est en décalage total par rapport à l’image reflétée par cette milice imprégnée des traditions de la révolution iranienne. (...)

Derniers développements

dans la marja’yya de Nadjaf

Dès sa fondation au début du 20ème siècle, le centre religieux de Qom en Iran a été en opposition constante avec celui de Nadjaf en Irak. Ces tensions ont persisté après la révolution iranienne et il ne serait pas judicieux de les ignorer dans une analyse des courants religieux des groupes chiites pro-iraniens en Irak.

Il est incontestable que le Grand ayatollah Ali al-Sistani est la figure dominante à l’intérieur du chiisme et qu’aucun parti de cette obédience ne peut s’offrir le luxe de l’exclure. Cela a obligé certains acteurs – comme le CSRI-CSII – à atténuer leur lien avec le système iranien, notamment sur leur désaccord avec le Grand ayatollah sur la question-clé de savoir jusqu’à quel point le clergé doit être activement intégré aux institutions étatiques. Cela a incité certains à tenter de critiquer al-Sistani sur une base plus paradigmatique, comme c’est le cas des sadristes qui ont introduit une distinction entre leur propre clergé « éloquent » et la force supposée « dormante » ou passive de celui se réclamant d’al-Sistani.

A Nadjaf, Ali al-Sistani est à la tête d’un groupe comprenant trois autres grands ayatollahs – Fayad, Najafi, et Muhammad Saïd al-Hakim – considérés comme les plus prestigieux en Irak. Mais, on ne peut limiter sa succession à ces trois personnes qui, d’ailleurs, n’ont pas sa popularité. Il est vrai qu’après la mort du Grand ayatollah Abou al-Qassem al-Khoï, au début des années 90, al-Sistani n’était pas une personnalité très proéminente. A l’époque, d’autres candidats prévalaient. Il serait donc peu judicieux de ne pas tenir compte d’un segment d’oulémas arabes plus jeunes, sortis de l’ombre depuis 2003. Cette équipe comprend des personnes comme Asa al-Din al-Ghuraayfi, Qassem al-Taie, Saleh al-Taie, Muhammad Shubayr al-Khaqani, Hussein al-Sadr et Chamsudin al-Waesi, qui se disent tous grands ayatollahs. Ils ne semblent pas tous qualifiés pour rivaliser avec l’élite de Nadjaf, mais il ont certainement l’âge permettant de réitérer ce que Muhammad al-Yacoubi – source d’inspiration spirituelle du parti Fadila – fit avec quelque succès en 2003 : produire un diplôme d’ijtihad (compétence pour interpréter la loi islamique et émettre une fatwa). Le document, signé par une autorité religieuse relativement obscure lui a permis de gagner des fidèles et d’atteindre une position influente sur la scène irakienne, ce qui pourrait bien être un des scénarios après la mort de Ali al-Sistani.

Tout cela suggère que la lutte pour la succession d’Al-Sistani pourrait être une affaire embrouillée où les Brigades spéciales auraient un rôle. Certains dirigeants, comme Moqtada al-Sadr et Qaïs al-Khazali devront, alors, reconsidérer leurs options. Ils devront choisir entre devenir des Nasrallahs irakiens ou des Fadlallahs. Dans le premier cas, ils devront atténuer leurs aspirations cléricales pour se concentrer sur la politique et/ou la lutte armée fondée sur une totale loyauté à la direction iranienne. En revanche, s’il n’y a pas de successeur déclaré de al-Sistani et qu’un jeu plus égal émerge, il y aura de la place pour que des oulémas aux compétences religieuses plus limitées – comme Moqtada al-Sadr – répètent ce que Fadlallah fit au Liban, à savoir devenir un marja régional – une source d’inspiration, chiite – se distançant de l’Iran.

Conclusion

Avant la mort de Fadlallah au Liban, en 2010, nombreux au sein du parti al-Da’wa du Premier ministre irakien Nouri al-Maliki le considérait comme leur marja. Dans les années 80, cela permis à ce parti de prendre plus de distance avec l’Iran et le concept de wilayat al-Faqih que ne le faisait ses concurrents au sein du CSRI-CSII. (…)

Certaines rumeurs indiquent que les membres du parti al-Da’wa pourrait choisir pour nouveau marja Mahmoud Hashemi Shahrudi, un membre du conseil des Gardiens de la révolution iranienne, d’origine irakienne. Même si ces rumeurs émanent de publications ayant tendance à calomnier le parti al-Da’wa, il est intéressant de constater que des sources chiites neutres les corroborent.

Tout changement de Fadlallah vers Shahrudi au sein d’al-Da’wa aura une énorme signification politique. Tandis que Fadlallah était un critique du monolithisme de la révolution iranienne et un défenseur d’une conception plus pluraliste du wilayat al-Faqih, Shahrudi est, lui, un fidèle de la tradition khomeyniste, proche de l’actuel dirigeant iranien Ali Khameneï. Depuis que Shahrudi a adopté une approche doctrinaire par rapport à la wilayat al-Faqih, la possibilité laissée par le parti al-Da’wa à ses membres d’adopter un marja à titre individuel deviendra un exercice académique. La loyauté à Shahrudi se traduira automatiquement en loyauté à la révolution iranienne.

Si cette orientation devait se renforcer, elle créerait une superstructure idéologique prônant un retour à une définition religieuse de la politique, approuvée ouvertement par l’Iran et tacitement par les Etats-Unis. Elle permettrait le recours aux coups tordus pour manipuler les résultats électoraux et se maintenir au pouvoir par des moyens de plus en plus autoritaires, plus caractéristiques des pratiques du régime iranien actuel que de celles du parti al-Da’wa entre 2008-2010, quand il cherchait à jouer un rôle en tant que parti nationaliste irakien. Dans ce type de scénario, l’allégeance religieuse des brigades spéciales deviendra marginale, l’Iran utilisant son influence au sein des principaux partis chiites, comme le parti al-Da’wa pour promouvoir ses intérêts.

Texte original en anglais : Religious Allegiances among Pro-Iranian Special Groups in Iraq (26/9/11 – CTC Sentinel - West Point)

http://www.ctc.usma.edu/posts/religious-allegiances-among-pro-iranian-special-groups-in-iraq

Notes(augmentées par Gilles Munier)

(1) Site de Kataïb Hizb Allah : www.kataibhizbollah.org

(2) Le wilayat al-faqih – la guidance du théologien juriste - confère aux religieux la primauté absolue sur le pouvoir politique.

(3) Site de Asaïb al-Haq : www.iraq-moqawama.com

(4) Qaïs al-Khazali est un des rivaux de Moqtada al-Sadr. Il a été un des protégés du père de ce dernier.

(5) Hojatolislam : titre de la hiérarchie religieuse chiite situé entre celui de mollah et d’ayatollah.

(6) Hawza : séminaire religieux du chiisme duodécimain. Les deux principaux sont situés à Nadjaf (Irak) et à Qom (Iran).

(7) L’akhbarisme est un courant chiite qui ne reconnaît que le Coran et les hadiths. Il refuse l’ijtihad (compétence pour interpréter la loi islamique et émettre une fatwa).

(8) Un des sites des Brigades du Jour Promis : www.almaoaod.com

(9) Un marja est un théologien possédant la plus haute autorité dans le chiisme duodécimain.

* Reidar Visser, chercheur au Norvegian Institute of International Affairs à Oslo, dirige deux sites de référence consacrés à l’Irak : historiae.org et gulfanalysis. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le fédéralisme et le régionalisme dans le sud de l’Irak.

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