Par Gilles Munier
La presse israélienne s’est inquiétée de la présence en Méditerranée de plusieurs navires de guerre russes (1), mais ce n’est rien à côté de ceux qui se profilent à l’horizon (2). Le porte-avions Maréchal Kouznetsov a quitté Mourmansk le 13 novembre. A bord, une trentaine d’avions de chasse et des d’hélicoptères, des missiles à capacité nucléaire d’une portée de 550 km. Le destroyer anti-sous-marin Amiral Chabanenko fait partie de l’escadre qui l’accompagne. Après des exercices en mer de Barentz, le Kouznetsov a pris la direction de la Méditerranée orientale via l’Atlantique nord. Il devrait mouiller à Tartous mi-janvier, où il sera sans doute rejoint par des éléments de la flotte russe de la mer Noire, comme cela a été le cas en 2008. L’attaque de la Syrie par l’OTAN – France et Turquie en tête - a pour objectif le renversement du président Bachar al-Assad et la mise hors-la-loi du parti Baas syrien. Abdelhalim Khaddam, ancien vice-président syrien réfugié à Paris, ou Rifaat al-Assad, autre ancien vice-président, réfugié en Espagne, qui complotent concurremment pour s’emparer de la direction du parti, se bercent d’illusions s’ils croient que les Frères Musulmans laisseraient l’un d’entre eux accéder au pouvoir.
Vladimir Poutine :
Que la France s’occupe de ses oignons !
Nicolas Sarkozy n’a tiré aucun d’enseignement des conséquences catastrophiques provoquées par l’effondrement du régime libyen. Il s’apprête à reconnaître officiellement le CNS (Conseil National Syrien) qui devrait emménager dans les locaux de l’ambassade, rue Vanneau. Le Canard enchaîné a révélé que des instructeurs du Service action de la DGSE, du COS (Commandement des opérations spéciales) et du MI6 britannique forment les extrémistes armés de l’Armée syrienne libre (ASL) à la guérilla urbaine, au Liban et en Turquie (3). Des livraisons d’armes sont effectuées clandestinement. Si la Ligue Arabe le demande – Alain Juppé fait tout pour cela - la France s’associera aux sanctions imposées au peuple syrien, notamment en suspendant ses transactions financières et commerciales, et les vols vers Damas et Alep. Les Syriens résidant en France, pro-Assad ou simplement opposés à l’agression de leur pays, seront inquiétés, expulsés ou assignés à résidence. La diabolisation du régime baasiste et ses déficiences en matière de communication médiatique sont telles qu’il ne faut pas s’attendre à ce que le mouvement anti-guerre mobilise de grandes foules, sauf si la guerre dérape en conflit de grande ampleur.
A Moscou, le 18 novembre dernier, Vladimir Poutine a dit clairement à François Fillon qu’en Syrie la France ferait mieux « de s’occuper de ses oignons » (4). Sergueï Lavrov, son ministre des Affaires étrangères, a qualifié de « provocations politiques à l'échelle internationale » (5), les pressions exercées par les Occidentaux sur l’opposition syrienne pour qu’elle dénigre les réformes démocratiques initiées par le président Bachar al-Assad et ses offres de dialogue. Espérons que la présence de la flotte russe en Méditerranée sera suffisante pour calmer les ardeurs guerrières de Nicolas Sarkozy et des faucons de l’OTAN.
(1) Report: Russia warships to enter Syria waters in bid to stem foreign intervention (Haaretz – 18/11/11)
(2) Le porte-avions Maréchal Kouznetsov se prépare à croiser dans les eaux chaudes.
(3) Une intervention « limitée » préparée par l’OTAN en Syrie, par Claude Angeli (Le Canard Enchaîné - 23 /11/11)
(4) Syrie : Moscou invite la France à s'occuper de ses « oignons ».
(5) Syrie: Moscou dénonce des « provocations » occidentales
Le 17 novembre, environ 150 officiers et sous-officiers de l’armée libyenne, ayant rejoint les rebelles, se sont réunis Al-Baïda (200 km à l’est de Benghazi), et ont nommé Khalifa Belkacem Haftar – ou Hifter –, colonel pro-américain (formé en URSS) comme chef d’Etat-major de l’armée « en raison de son ancienneté, de son expérience, de sa capacité à diriger et des efforts qu’il a déployés pour la révolution du 17 février».
Ce coup de force a provoqué la colère de l’Union des thowar de Libye qui regroupe une trentaine de milices rebelles refusant de déposer les armes, mais qui ne s’entendent pas toutes entre elles. Certaines, notamment de Zenten et du Djebel Nefoussa, remettent également en cause la nomination de Abdelhakim Belhaj, ancien dirigeant du Groupe islamique de combat libyen (GICL) parachuté par le Qatar à la tête du Conseil militaire de Tripoli. Le général Soleiman Mahmoud, proche du général Abdel Fattah Younès - issu de la même tribu - assassiné l’été dernier, a accusé l’émirat du Golfe de soutenir le courant islamiste et de chercher à « acheter » les Libyens.
Concernant le colonel Haftar, lire « A CIA commander for the Libyan rebels » par Patrick Martin, paru le 28 mars dernier sur World Socialist Web Site * :
Traduction : Le Conseil National Libyen, l’organisation basée à Benghazi qui parle au nom des forces rebelles qui luttent contre le régime de Kadhafi, a désigné un collaborateur de longue date de la CIA pour diriger ses opérations militaires. Le choix de Khalifa Hifter, un ancien colonel de l’armée libyenne a été signalé jeudi par McClatchy Newspapers, et le nouveau chef militaire a été interviewé par un correspondant d’ABC News dimanche soir.
Hifter, dont l’arrivée à Benghazi avait été rapportée pour la première fois le 14 mars par Al- Jazeera, a fait l’objet le 19 mars d’un portrait flatteur dans le Daily Mail, un tabloïd britannique farouchement belliciste. Le Daily Mail présentait Hifter comme une des « deux étoiles militaires de la révolution » qui « est rentré récemment d’exil en Amérique pour apporter une certaine cohérence tactique aux troupes rebelles au sol. » Le journal n’évoquait pas ses liens avec la CIA.
Il vivait aux Etats-Unis
à une dizaine de kilomètres
du siège de la CIA
McClatchy Newspapers a publié un profil d’Hifter ce dimanche. Intitulé « Le nouveau chef rebelle a passé une bonne partie des 20 dernières années dans une banlieue en Virginie, » l’article note qu’il avait été auparavant un officier supérieur du régime de Kadhafi jusqu’à « une aventure militaire désastreuse au Tchad à la fis des années 1980. »
Hifter avait ensuite rejoint l’opposition à Kadhafi puis finalement émigré aux Etats-Unis où il a vécu jusqu’à ces dernières semaines qui ont vu son retour en Libye pour prendre le commandement de Benghazi.
Le profil par McClatchy concluait, « Depuis son arrivée aux Etats-Unis au début des années 1990, Hifter a résidé dans une banlieue de Virginie aux environs de Washington DC. ». Il citait un ami qui « disait ne pas trop savoir comment Hifter subvenait à ses besoins, et qu’Hifter s’occupait d’abord d’aider sa grande famille. »
Pour ceux qui savent lire entre les lignes, c'est une indication à peine voilée du rôle d’Hifter en tant qu’agent de la CIA. Comment en effet, un ancien officier supérieur de l’armée libyenne a-t-il pu entrer aux Etats-Unis au début des années 1990, seulement quelques années après l’attentat de Lockerbie, puis s’installer près de la capitale fédérale, sans l’accord et l’aide active des services de renseignements US ? Hifter a vécu en fait pendant une vingtaine d’années à Vienna en Virginie, à seulement une dizaine de kilomètres du siège de la CIA à Langley.
La CIA était bien au courant des activités militaires et politiques d’Hifter. Un article du Washington Post du 26 mars 1996 parle d’une rébellion armée contre Kadhafi en 1996 et écrit son nom dans une transcription différente. L’article cité des témoins selon qui la rébellion a pour « chef le colonel Khalifa Iftar [et est] une organisation du type « contra » basée aux Etats-Unis et appelée Armée Nationale Libyenne. »
Création d’une milice du genre contra
La comparaison est faite avec les forces terroristes “contra” financées et armées par le gouvernement des Etats Unis dans les années 1980 contre les autorités sandinistes au Nicaragua. Le scandale Iran-Contra, qui avait secoué l’administration Reagan en 1986-87, concernait la mise au jour de ventes illégales d’armes US à l’Iran, dont le produit servait à financer les contras au mépris d’une interdiction par le Congrès. Les parlementaires Démocrates avaient couvert le scandale et rejeté les appels à une procédure d’impeachment contre Reagan pour avoir financé les activités d’une illégalité flagrante ourdies par une brochette d’anciens agents des services secrets et de conseillers à la maison Blanche.
Un livre publié par Le Monde Diplomatique en 2001 : Manipulations Africaines, fait remonter la relation avec la CIA encore plus loin, en 1987, signalant qu’Hifter, alors colonel de l’armée de Kadhafi, avait été capture au Tchad où il combattait avec une rébellion soutenue par la Libye contre le gouvernement d’Hissène Habré, soutenu par les Etats-Unis. Il fit défection pour le Front National de Salut Libyen (FNSL), la principale force d’opposition à Kadhafi, qui avait le soutien de la CIA. Il organisa sa propre milice qui opéra au Tchad jusqu’à la déposition d’Hissène Habré en 1990 par Idriss Déby, son rival appuyé par la France.
Selon ce livre, « la force de Haftar, créée et financée par la CIA au Tchad, disparut dans la nature avec l’aide de la CIA peu de temps après le renversement du gouvernement par Idriss Déby. » Le livre cite aussi un rapport du service de recherche du Congrès daté du 19 décembre 1996, selon lequel le gouvernement des Etats-Unis apportait une aide militaire et financière aux membres du FNSL qui avaient été repositionnés aux Etats-Unis.
Ces informations sont accessibles à tous ceux qui se livrent à une recherché même superficielle sur Internet, mais elles n’ont pas été relayées par les médias contrôlés par les grands groupes, hormis une dépêche de McClatchy qui évite toute référence à la CIA. Les chaînes de télévision, trop occupées à faire l’éloge des « combattants de la liberté » de l’est libyen, ne se sont pas fatiguées à signaler que ces forces étaient désormais commandées par un collaborateur de longue date des services de renseignements des Etats-Unis.
Pas plus que n’en ont tenu compte ceux qui parmi les libéraux ou la “gauche” s’enthousiasment pour l’intervention des Etats Unis et de l’Europe en Libye. Ils sont trop occupés à saluer l’administration Obama pour son approche multilatérale et « consultative » de la guerre, présumée être différente de l’approche unilatérale à la « cowboy » de l’administration Bush en Irak. Que le résultat soit le même – mort et destruction qui s’abattent sur la population, la souveraineté et l’indépendance d’un pays anciennement colonisé foulées aux pieds – ne signifie rien pour ces thuriféraires de l’impérialisme.
Le rôle de Hifter, présenté à juste titre il y a 15 ans comme le chef d’une “organisation du genre contra”, montre quelles sont les véritables classes sociales à l’oeuvre dans la tragédie libyenne. Quelle que soit l’authenticité de l’opposition populaire qui s’est exprimée dans la révolte initiale contre la dictature corrompue de Kadhafi, la rébellion a été détournée par l’impérialisme.
L’intervention de l’Europe et des Etats Unis en Libye n’a pas pour but d’apporter la “démocratie” et la “liberté” mais d’installer au pouvoir des pantins de la CIA qui dirigeront le pays aussi brutalement que Kadhafi, tout en permettant aux puissances impérialistes de piller les ressources pétrolières du pays et de se servir de la Libye comme base d’opérations contre les révoltes populaires qui soufflent sur le Moyen Orient et l’Afrique du Nord.
Traduction : Moubabil al- Djazaïri – Titre et intertitres : AFI-Flash
http://mounadil.blogspot.com/2011/03/la-cia-aux-commandes-de-la-libye.html#links
Texte original : A CIA commander for the Libyan rebels
Saïf al-islam Kadhafi – trahi par de ses gardes du corps - a été arrêté dans une embuscade, dans la nuit du 18 au 19 novembre, près de l’oasis de Sebha (sud de la Libye), par la brigade Abou Bakr Seddik de Zenten. « Contrairement ce qui a été dit dans certains médias », a déclaré le chef du commando chargé de l’opération, il n’a pas proposé d'argent, «il a demandé de lui tirer une balle dans la tête et qu'on l'amène (mort) à Zenten ». La Cour Pénale Internationale (CPI) a immédiatement réclamé son transfert à La Haye, mais accepté le principe d’un procès en Libye si le CNT leur en fait la demande.
Saïf a été transféré à Zenten où Abdullah Naker, chef des « révolutionnaires » locaux, s’en sert comme monnaie d’échange dans le conflit qui l’oppose au CNT depuis la nomination du « général » Khalifa Haftar – un des piliers de la CIA en Libye - au poste de chef d’Etat major de l’armée.
Revue de presse :
extrait de « « La cavale de Seïf El Islam »
par Hassan Moali (Al Watan – 20/11/11) *
(…) Il est curieux de le voir maintenant qu’il est entre les mains des rebelles, mais surtout de l’écouter. Ceci pour le destin chaotique du personnage. S’agissant de son procès en lui-même, le monde entier réclame, depuis hier, que le fils d’El Gueddafi soit jugé devant la Cour pénale internationale dans un procès juste et équitable. Après les lynchages sauvages de son père et son frère Mouatassam à Syrte, Seïf El Islam est le dernier du clan qui pourra raconter les derniers jours de son père et la chute de son régime.
Plus encore, le monde s’attend légitimement à ce que l’ex-porte-parole de son père pointe un doigt accusateur sur, cette fois, ceux qui ont tiré les ficelles et ceux que la mort d’El Gueddafi arrange beaucoup. Il pèse en effet de trop forts soupçons d’implication dans les méfaits du régime, mais aussi de corruption sur plusieurs membres du CNT. Les témoignages de Seïf El Islam risquent d’être des pavés dans la mare déjà bien sale de la Libye version Abdeljalil, où tous les coups sont permis. Il va de soi que des pays comme le Qatar et les Emirats, qui ont activement participé aux opérations, ne devraient pas apprécier les déclarations du fils d’El Gueddafi. Idem pour la France du duo Sarkozy-BHL et les Etats-Unis.
Faut-il rappeler que Seïf El Islam avait accusé le président Sarkozy d’avoir profité de l’argent libyen pour financer sa campagne électorale en 2007. C’est dire que si Seïf El Islam devait parler, ses propos risqueraient d’exploser comme une bombe à la figure du candidat Sarkozy. Le procès de Seïf El Islam sera pour ainsi dire l’ultime rebondissement d’un feuilleton de mauvais goût du régime de feu El Gueddafi, dans lequel ce jeune homme a joué un rôle-clé. Avec la précision cette fois que le suspense est déjà à son comble sur ce que va dire «l’acteur».
* http://www.elwatan.com//une/sera-t-il-livre-a-la-cpi-20-11-2011-147964_108.php
La seconde édition des Espions de l’or noir * aux Editions Encre d’Orient comprend une enquête sur « les manipulations secrètes occidentales dans les Printemps arabes ».
Aujourd’hui, écrit l’auteur, « La politique de la canonnière, abolie en 1907, a été remplacée par celle du porte-avion, les espions classiques par des journalistes complaisants et des militants d’organisations humanitaires pervertis. Le temps est aux mercenaires des sociétés militaires ou d’espionnage privées. Internet, Facebook, Twitter, You Tube, et l’indispensable téléphone satellite Thuraya, sont les nouveaux outils de déstabilisation nécessaire à l’organisation de révolutions dites démocratiques. Le monde n’a pas changé. Pour les grandes et moyennes puissances, l’exploitation éhontée des pays du tiers-monde est toujours la règle, notamment lorsque des champs pétroliers et des positions géo-stratégiques sont en jeu ».
Critique des Espions de l’or noir par Paul Balta, écrivain et journaliste, spécialiste du monde arabe (Confluences Méditerranée – 2011) :
Journaliste indépendant, Gilles Munier est un bon spécialiste du Proche- Orient. Il a, entre autres, suivi sur place le conflit Irak-Iran (1980-1988) et les deux guerres du Golfe : l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1990, puis sa libération par une coalition dirigée par les Etats-Unis en 1991. L’embargo international qui a ensuite frappé l’Irak a ruiné le pays et fait 500 000 morts. À partir de ce terrible constat, il explique pourquoi et comment le principal enjeu de ces affrontements a été l’or noir.
D’entrée de jeu, l’auteur donne la liste et l’identité de 51 personnages liées à la question pétrolière et qui ont joué un rôle important, mais qui sont moins connus que Guillaume II, Hitler, Winston Churchill, Franklin Roosevelt, Lawrence d’Arabie, des monarques britanniques et saoudiens et d’autres personnalités. Il y a aussi les irréguliers du groupe Stern et du Shay, ancêtres du Mossad et de la CIA. Il rappelle que depuis la découverte des champs pétrolifères de Bakou, au XIXe siècle, puis de Perse et de Mésopotamie, au début du XXe, les luttes d’influence entre grandes puissances pour s’en emparer n’ont jamais cessé. Il explique aussi comment, depuis Napoléon Ier, des lignées d’agents secrets ont contribué au démantèlement de l’empire ottoman afin d’assurer aux Occidentaux la suprématie sur les principales ressources pétrolifères du monde. Ces dernières ont été à l’arrière-plan des deux guerres mondiales et de nombreux conflits régionaux jusqu’aux plus récents en Géorgie et en Irak.
D’une impressionnante culture, Gilles Munier remonte dans le temps et nous rappelle que c’est en entrant en Mésopotamie au IVè siècle av. J-C. qu’Alexandre le Grand, fut le premier occidental à entendre parler du pétrole et de son utilisation. La saga se déroule jusqu’à nos jours au cours de dix-sept chapitres.
Citons quelques titres de quelques-uns parmi eux pour illustrer ce cheminement et éveiller votre curiosité. II – Les espions de Napoléon, précurseurs du Grand jeu. III – William Cohen-Palgrave, l’espion jésuite qui voulait évangéliser les Wahhabites. VII – Allemagne : la marche vers l’Orient pétrolier. X – Thomas Edward Laurence, l’espion trop médiatisé. XI – Gertrude Bell, l’espionne au coeur brisé. XV – Pétrole : la France à la remorque des Anglo-saxons. Une des trois cartes montre le célèbre tracé du chemin de fer Berlin-Bagdad puis, tout au long de l’ouvrage, nous découvrons les portraits des espions, espionnes et autres acteurs cités.
* 231 pages, avec cartes et index – 21 euros