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France-Irak Actualité : actualités du Golfe à l'Atlantique

France-Irak Actualité : actualités du Golfe à l'Atlantique

Analyses, informations et revue de presse sur la situation en Irak et du Golfe à l'Atlantique. Traduction d'articles parus dans la presse arabe ou anglo-saxonne.


Frontières avec Israël : les négociations interrogent sur l'avenir du système politique libanais

Publié par Gilles Munier sur 17 Octobre 2020, 07:38am

Catégories : #Liban

Par Fouad Khoury Helou (revue de presse : Le Commerce du Levant – 7/10/20)*

Le Liban a annoncé, par la bouche du président du Parlement, la prochaine tenue de négociations avec Israël concernant la délimitation des frontières. S’il est encore trop tôt pour se prononcer sur l’issue de ces négociations, un certain nombre de remarques se posent quant à leurs enjeux. En particulier sur le rôle qu’entend jouer le Hezbollah sur la scène locale et régionale.

Les négociations entre le Liban et Israël en vue de la délimitation des frontières, dont la première rencontre devrait avoir lieu courant octobre, mettent en jeu plusieurs dimensions simultanées. En premier lieu, la délimitation du périmètre des négociations, et plus exactement des frontières en discussion, celles-ci ayant constitué pendant longtemps un âpre sujet de controverse.

Le Liban souhaitait en effet lier le dossier des frontières maritimes et terrestres, tandis qu’Israël et les États-Unis souhaitaient le séparer, ce qui sera finalement le cas dans les négociations futures.

Et pour cause, l’objectif de l’Etat hébreu est de délimiter au plus vite les frontières maritimes afin de pouvoir exploiter les gisements d’hydrocarbures se trouvant dans les zones encore contestées en mer. Alors que l’objectif libanais, notablement celui du tandem chiite, qui se trouvait, en pratique, aux commandes, était, lui, de lier les deux dossiers des frontières maritimes et terrestres. Ce qui aurait conduit à subordonner l’accord sur les frontières maritimes à celui sur la délimitation de la frontière terrestre libano-israélienne.

Or, tant que cette frontière n’était pas clairement établie et reconnue par Israël de manière définitive, le Hezbollah (et son parrain iranien) pouvait arguer de la non-résolution de ce dossier pour conserver son statut de Résistance ainsi que ses armes.

En outre, comme la question de la délimitation de la frontière libano-israélienne est en partie liée au dossier des fermes de Chebaa disputées entre Israël, le Liban et la Syrie, cela aurait subordonné l’ensemble du dossier à la résolution du dossier des frontières libano-syrienne et israélo-syrienne, renvoyant l’ensemble du dossier à la résolution d’autres dossiers importants en Syrie, dont celui de la présence du Hezbollah dans ce pays, mais également des troupes iraniennes et de l’influence de Téhéran à Damas. Et liant, de fait, la résolution de tout ce contentieux aux desiderata de l’Iran, en particulier à l’issue du bras de fer américano-iranien.

Les deux positions de fond israélo-américaine et irano-libanaise étaient donc fondamentalement opposées. Tandis qu’entretemps les forces aériennes israéliennes s’activèrent depuis 2017 à bombarder de plus en plus violemment les troupes de Téhéran et du Parti de Dieu en Syrie, en particulier à la frontière israélo-syrienne avec l’assentiment implicite de la Russie, afin de persuader Téhéran de l’inutilité de sa position.

Négocier avec l'ennemi ? 

La résolution éventuelle du dossier des frontières terrestres pose, elle, dans toute son acuité, la question du rôle du Hezbollah au Liban. Comment en effet légitimer le maintien d’une force armée indépendante du pouvoir central, affiliée de surcroît à l’Iran, de l’aveu même de son Secrétaire général Hassan Nasrallah, du moment que la question des frontières serait réglée ? Comment justifier le maintien de la lutte contre l’entité israélienne, identifiée comme l’ennemi absolu, si l’on négocie dans le même temps avec elle ?

Et quel impact aurait la remise en question de cette lutte et de ces armements sur l’influence iranienne au pays du cèdre ? Une influence qui, tant qu’elle perdure, pourrait permettre à Téhéran d’avoir – indirectement – son mot à dire dans la répartition du gâteau pétrolier et gazier en Méditerranée Orientale, renforçant ainsi l’arsenal diplomatique de l’Iran face aux Occidentaux.

De nombreux observateurs se sont en outre demandés pourquoi la résolution de ce dossier avait tellement traîné, alors que le Liban a urgemment besoin des revenus potentiels de l’exploitation des hydrocarbures surtout au vu de la crise économique qui a éclaté fin 2019.

Les États-Unis avaient d’ailleurs délégué dès 2012 un envoyé spécial, Frederic Hof, qui avait proposé un projet de règlement concernant la frontière libano-israélienne. Sa proposition avait été refusée par les autorités libanaises et le tandem chiite alors même qu’elle ne semble pas aujourd’hui très éloignée du cadre des futures négociations.

Et si de nombreuses explications ont été avancées à ce refus, une seule certitude demeure : le fait qu’une résolution finale du dossier des frontières, en remettant en question le rôle du Hezbollah et de ses armements, aurait posé dans toute son acuité la question des équilibres politiques internes au Liban, des relations de la communauté chiite avec les autres communautés, et d’une refonte potentielle de la constitution libanaise et des équilibres hérités de l’Accord de Taëf.

Et ce à une époque (en 2012-2013) où la guerre qui faisait déjà rage en Syrie, provoquant des destructions et des déplacements massifs de populations, posait elle-même la question des équilibres confessionnels sunnites-chiites-alaouites dans ce pays, tout en faisant planer sur le Liban de lourdes menaces, via notamment la question des réfugiés syriens ainsi que celle de Daech et des djihadistes.

Pour toutes ces raisons, et parce que le Hezbollah et les forces iraniennes sont eux-mêmes intervenus en force en Syrie pour changer le cours de la guerre, il n’était donc « pas encore temps » d’aborder la question des armes du Parti de Dieu, ni a fortiori celle des frontières (l’on peut même se demander si les autres communautés libanaises avaient intérêt à aborder ce sujet avant que ne se clarifie l’issue de la guerre syrienne).

Tandis qu’aujourd’hui, à l’heure où les protagonistes, tant au Liban qu’en Syrie ou en Irak, semblent épuisés par une décennie de conflits, l’on peut se demander si le temps n’est pas venu d’aborder cette question, à l’ombre des changements qui se précisent dans la région, où tant Israël que les pays du Golfe, les États-Unis ou l’Iran et d’autres acteurs tentent de trouver leur intérêt. 

Beaucoup de questions

Comment l’avenir se dessine-t-il désormais sur ces bases ? Pour y répondre, il faut en premier lieu, s’interroger sur le contexte de ces négociations : les principales questions ont-elles été déjà négociées et réglées, discrètement et au préalable, comme certains au Liban l’avancent ? Y a -t-il au contraire des sujets d’achoppement essentiels qui demeurent, et qui pourraient bloquer les discussions ? Ces dernières seront-elles menées rapidement, ou donneront-elles au contraire lieu à un processus long et pénible, qui pourrait être entrecoupé d’accrochages, voire de développements sur le terrain, afin de faire pression sur l’issue de ces négociations ?

L’on peut se demander en outre qui, de l’Etat juif ou du Liban, aborde ces négociations en position de force. Une question d’autant plus cruciale que c’est en réalité tout l’avenir du « système » libanais qui se joue, le Liban se battant, de fait, sur plusieurs fronts. Si le Liban (et le tandem chiite) fait en effet traîner les discussions sur les frontières, en particulier terrestres, afin de retarder le plus possible l’ouverture d’un débat sur les armements du Hezbollah, alors la crise économique, de plus en plus pressante, pourrait menacer de rompre tout l’édifice financier et économique, voire démographique (via l’émigration) et sécuritaire-politique du pays.

Et ce d’autant que la communauté internationale continue de refuser d’aider le Liban avant de voir se mettre en place des « réformes » dont l’ampleur et la portée exacte, notamment sur la réduction de l’influence du Hezbollah et de ses alliés sur les institutions libanaises, restent sujets à controverses. Les États-Unis menaçant de leur côté d’élargir les sanctions contre une partie croissante de l’establishment politique et financier libanais, allant au-delà de la communauté chiite et du Hezbollah lui-même, au nom de la lutte contre le terrorisme, le blanchiment et la corruption.

Et si, a contrario, le Liban œuvre pour faire aboutir rapidement l’ensemble des négociations avec Israël, alors la question des armements du Hezbollah, et, au-delà, celle de la réforme de tout le système politique et constitutionnel libanais (ainsi que de la formation et de la composition de tout gouvernement) serait posée dans toute son acuité ; ainsi que celle de savoir qui de l’Iran, des pays occidentaux ou d’autres acteurs (dont la Russie) conserverait le plus d’influence sur la scène libanaise.

Retombées économiques aléatoires

Cela sachant, d’un autre côté, que les retombées économiques d’une fixation rapide des frontières, via l’exploitation des hydrocarbures (qui pourraient constituer, du point de vue du tandem chiite, une compensation vis-à-vis de sa communauté et du pays en général) demeurent, elles, hypothétiques et de long terme.

Si elles se vérifient, ces réserves, estimées selon les différentes sources dans une fourchette totale allant de 100 à 500 milliards de dollars (voire, pour certains, plus encore), ne seraient en effet pas commercialisables avant six à huit ans ; tandis que l’alternative de « titriser » ces réserves, c’est-à-dire de contracter rapidement des dettes supplémentaires afin de faire tourner l’économie locale, en gageant pour cela les revenus futurs des hydrocarbures (une fois les réserves prouvées), ferait retomber le pays dans son dilemme initial : mis à part le fait qu’elle constituerait une dette supplémentaire dans un pays qui ploie déjà sous l’endettement, elle supposerait en effet, pour être faisable et praticable, que le Liban ait, en toute bonne logique, réglé auparavant ses problèmes antérieurs, en remettant en marche son administration, largement paralysée depuis une décennie par les divisions internes, et accusée d’improductivité, de corruption et de népotisme, en trouvant une solution pour sauver son système financier (secteur bancaire et banque centrale) menacé d’implosion, et surtout en trouvant un compromis acceptable avec … ses créanciers actuels et détenteurs d’eurobonds (pour 30 milliards de dollars), qui viennent d’essuyer en mars 2020 un refus de paiement par ce même état qui voudrait aujourd’hui s’endetter à nouveau ! On le voit, le Liban fait face, de tous côtés, à une multiplicité d’obstacles.

Tous les dossiers sur la table?

Par où commencer ? Le retard actuel dans la formation d’un gouvernement est-il dû justement au fait que la priorité est donnée aux négociations sur les frontières avec Israël, qui commandent le reste du processus ? L’insistance chiite à obtenir le poste de ministre des Finances n’est-elle que la face apparente du véritable enjeu, à savoir la volonté de poser tous les dossiers en même temps sur la table (négociations avec Israël, réformes politiques internes, avenir du Hezbollah et de l’influence iranienne, équilibres régionaux), du fait même que ces dossiers sont tous liés ?

Enfin, quel est le calendrier futur, sachant que les élections présidentielles en Syrie et en Iran se jouent en juin 2021, et les élections législatives et présidentielles libanaises en 2022 ? Le Liban demeurera-t-il économiquement en péril en attendant la conclusion de ces échéances, ou obtiendra-t-il de premières aides ? Les négociations doivent-elles se terminer par une reconnaissance officielle de l’Etat hébreu ? Autant de questions dont le pays du cèdre attend encore la résolution, à l’heure où les conflits régionaux font, eux, mine de s’exacerber, tel celui entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, qui, curieusement, fait intervenir les mêmes acteurs (Turquie, Russie, Iran, Israël, États-Unis) qui se disputent les autres terrains d’affrontement que sont le Proche-Orient et la Méditerranée Orientale et ses ressources en hydrocarbures. 

Fouad Khoury Helou est économiste, auteur de «Mondialisation : la mort d’une utopie», paru en 2017 aux éditions Calmann-Lévy.

*Source : Le Commerce du Levant

Photo : french alahednews.com

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