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France-Irak Actualité

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Analyses, informations et revue de presse. La situation en Irak, au Proche-Orient et du Golfe à l'Atlantique.


BAGDAD, VILLE DECHIREE … «Choc et Stupeur»

Publié par Gilles Munier sur 26 Décembre 2016, 08:41am

Catégories : #Irak, #Syrie, #Etat islamique, #Kurdistan, #Mossoul, #Terrorisme, #Daech

BAGDAD, VILLE DECHIREE … «Choc et Stupeur»

Suivi de la visite à Bagdad de Jean Asselborn, ministre des Affaires étrangères et européennes du Luxembourg.

Par Gaston Carré (revue de presse : Luxemburger Wort - Edition francophone -19/12/16)*

“Choc et Stupeur” était le nom de code de l'intervention américaine de 2003, quand les Etats-Unis bombardèrent Bagdad. Aujourd'hui la mégapole reste soumise aux chocs de la violence terroriste et à la stupeur que provoquent les affrontements inter-communautaires. Jean Asselborn, achevant sa visite à la capitale irakienne, s'inquiète de l'après-Mossoul, la reconquête de la ville risquant d'exacerber les revendications territoriales et identitaires.

Jean Asselborn achève son séjour à Bagdad et se rend à Erbil, au Kurdistan. Il y verra l'afflux de réfugiés que provoque la bataille pour Mossoul, la grande ville voisine. D'ores et déjà il a pris la mesure des défis qui s'imposent à un pays largement en ruines, où la violence des ressentiments inter-communautaires pourrait compromettre la reconstruction de ce pays où la simple survie quotidienne demeure l'enjeu principal.

Un carrousel

Une visite officielle est un carrousel diplomatique, scandé par de multiples poignées de mains et une rhétorique très codée, qui pour l'essentiel consiste en une démonstration de solidarité après affirmation de préoccupations partagées.

L'Irak reste un pays préoccupant, pour ne pas dire inquiétant, dont la capitale est l'épicentre d'une flambée de violence qui se traduit par trente morts par jour en moyenne, et où la communauté internationale s'emploie à la coopération dans un camp retranché, derrière d'énormes parois de béton et un interminable réseau de fils de fer barbelés. Bagdad l'internationale est un camp militaire, appelé “zone verte”, tandis que dans la zone rouge, partout ailleurs, le souci principal des Bagdadis est, comme le formule Jean Asselborn, de “se lever le matin avec une chance raisonnable de se recoucher le soir”.

La visite d'un camp où les armées belge et néerlandaise forment des soldats irakiens aux techniques du déminage a permis de voir les invraisemblables engins de mort dont ce pays est truffé après plusieurs guerres et l'infiltration du terrorisme islamiste.

Un pays préoccupant autant pour les Irakiens appelés à redresser le chaos de l'après-Saddam que pour les Européens qui redoutent les répercussions internationales de celui-ci. La crise syrienne et la problématique migratoire, amplement évoquées par Jean Asselborn et ses interlocuteurs, notamment son homologue Al-Jaffaari et le Premier ministre Al-Abadi, sont devenus les insistants référents de l'inquiétude occidentale et l'on constate ici, plus qu'après tout autre conflit des années révolues, le souci de l'avenir plus encore que la détermination à gérer les problèmes en cours.

Peur dans la ville

Première observation, avec Jean Asselborn à Bagdad: son inquiétude latente. On sent ici la peur, presque physiquement. Elle se lit sur les visages, elle se lit surtout dans l'impressionnante militarisation de cette mégapole qui jadis fut la perle de la dynastie abbasside mais qui aujourd'hui est devenue un immense dépotoir, une poubelle à ciel ouvert, une sorte de Gaza qui s'étendrait sur des dizaines de kilomètres.

Bagdad hors zone verte est livrée à sa déliquescence; on tente d'y survivre à même la route, en vendant des mouchoirs de papier ou un bout de savon, quelques oranges aux camionneurs de passage, des poules, parfois une vache, qui attachée à un arbre attend preneur. Les habitants qui peuvent s'offrir un restaurant vont dîner d'un poisson sur les bords du Tigre, la “spécialité” de la ville est la carpe, tout juste pêchée dans l'antique rivière, mais peu d'étrangers osent consommer ce poisson, sachant de quoi sans doute il s'est nourri dans ces eaux qui depuis 2003 ont charrié bien des dépouilles.

Les Bagdadis les plus chanceux sont les recrues de l'armée, qui maintenant est pléthorique, ceux-là du moins ont un emploi plus ou moins stable. La “chance” est ici une notion relative: l'unité en charge du déminage, évoquée plus haut, a perdu 137 hommes en une seule année; ces artificiers savent que tous les trois jours l'un d'entre eux explosera avec la mine qu'il tentera de neutraliser. Jean Asselborn a pu faire l'expérience, “de visu”, d'une opération de déminage, aussi bruyante que spectaculaire.

Aliénation

Les autres Bagdadis, qui n'ont pas d'emploi, vivent de bric et de broc, de très peu, dans cette ville qui littéralement “pue” la misère. Quant à la “zone verte”, c'est une sorte de no man's land parcouru en long et en large par des véhicules blindés, des pick-up à mitrailleuses, dont les habitants, agents d'ambassades et agents humanitaires, arrivent là pour quelques semaines puis sont rapidement relayés, tant est aliénante l'existence dans ce camp retranché dont il n'est pas possible de sortir, où n'existent ni restaurants ni possibilités de distraction, où il n'est pas possible de faire trois pas sans décliner autant de fois son identité.

Phénomène frappant: ce que l'on pourrait appeler un “paysage” est inexistant en zone “verte”: la vue sur le Tigre, l'artère mère de toutes les batailles en 2003 durant les jours de l'intervention américaine, est totalement obstruée par les parois de béton qui ceinturent la zone.

Sous perfusion

Deuxième observation: Bagdad est une ville sous perfusion internationale. Certes, le dispositif militaire est devenu largement autochtone, grâce à une armée irakienne laborieusement recomposée après sa débandade aux premières heures de l'arrivée de l'Etat islamique, mais cette armée est profondément innervée par des fonds occidentaux, dans un contexte général de paupérisation lié aux difficultés du gouvernement en place à restaurer les infrastructures, les équipements, les effectifs et les procédures commerciales nécessaires à l'exploitation du pétrole, l'or noir de la Mésopotamie.

Troisième observation: la ville a peur, nous l'avons dit. Elle observe le drame d'Alep et redoute les conséquences migratoires de la crise syrienne, qui sont considérables en Irak aussi, comme le montrent les camps de réfugiés que Jean Asselborn avait visités au Kurdistan l'année dernière déjà. Elle craint la menace terroriste bien sûr, car Daech n'est jamais loin, et s'est rappelé ces jours-ci encore au souvenir des habitants de la capitale, par son attaque dans la zone de l'aéroport.

Mais Bagdad vit surtout dans la hantise de ses violences intestines, qui chaque jour la déchirent. Certes, c'est une violence crapuleuse qui, aussi, sévit ici: sans cesse coule le sang des règlements de comptes entre bandes rivales, entre clans et tribus, et le kidnapping est devenu une véritable industrie. Mais ce sont les hostilités inter-confessionnelles surtout qui sont au centre de toutes les préoccupations.

Le grand basculement

Jean Asselborn nous rappelle le grand mouvement de bascule qui caractérisa l'après-Saddam en Irak (le “raïs” irakien fut exécuté en décembre 2003). Saddam et son clan, de confession sunnite, avaient notoirement brimé la population majoritairement chiite. Or, une fois que les chiites furent au pouvoir, ce sont les sunnites qui à leur tour furent traités en boucs émissaires de tous les maux, ce qui expliquera d'ailleurs que Daech fut accueilli avec une certaine bienveillance par les Irakiens sunnites lors de leur entrée à Mossoul en 2014.

Les rivalités inter-confessionnelles, compliquées par ailleurs par les revendications territoriales kurdes, sont telles désormais que la principale préoccupation de la communauté internationale est que la reconstruction de l'Irak se fasse dans le respect de sa structure ethnique, confessionnelle et communautaire (le soutien luxembourgeois à l'Irak est chiffré à 1.650.000 euros pour l'année 2016, essentiellement pour l'aide humanitaire, 250.000 euros étant affectés au Plan d'urgence de l'UNHCR pour Mossoul).

Le souci de l'après-Mossoul

A l'heure où sont publiées ces lignes, Jean Asselborn se trouve à Erbil, à portée de canon de Mossoul. Or “Mossoul ce n'est pas fini”: les opérations militaires de l'armée irakienne et de ses alliés peshmergas pourraient durer, selon les interlocuteurs irakiens du ministre, jusqu'à l'été. Asselborn ajoute que Daech ne sera pas définitivement neutralisé après la reconquête de Mossoul, son centre de commandement pouvant alors se déplacer, vers la Libye par exemple.

Les Kurdes marcheront-ils dans la ville aux côtés des Irakiens? Al-Abadi, le Premier ministre irakien, affirme que les peshmergas tiendront leur engagement de s'arrêter aux portes de la ville, mais Asselborn sait qu'en rencontrant le président kurde Barzani, aujourd'hui, il entendra à nouveau l'aspiration à plus d'autonomie pour le Kurdistan, voire l'indépendance.

Cette aspiration, mêlée aux rivalités entre chiites et sunnites, exige selon Jean Asselborn que l'après-Mossoul soit préparé dès à présent, pour éviter que la reconquête de la ville ne se fasse au prix d'une exaspération des querelles identitaires.

Source : Luxemburger Wort

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