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France-Irak Actualité

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Analyses, informations et revue de presse. La situation en Irak, au Proche-Orient et du Golfe à l'Atlantique.


Jean-Yves Le Drian fait le point sur les opérations militaires françaises en Irak

Publié par Gilles Munier sur 28 Septembre 2016, 06:44am

Catégories : #Irak

Jean-Yves Le Drian, ministre français de la Défense nationale
Jean-Yves Le Drian, ministre français de la Défense nationale

Audition à huis clos du 26 juillet 2016 à l'Assemblée nationale, conjointe avec la commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat (extrait)*

Mesdames et Messieurs les sénateurs et députés, cette réunion était déjà prévue depuis un certain temps : l’objectif était de vous faire part à la fois des conclusions de la réunion de la coalition qui s’est tenue mercredi et jeudi derniers à Washington et des décisions prises lors du conseil de défense. En vous proposant cette rencontre, je n’imaginais pas qu’elle se déroulerait dans des conditions aussi graves, pas seulement en raison des faits épouvantables survenus ce matin, mais aussi compte tenu de tout ce qui s’est passé ces derniers jours. Il me paraissait utile de vous donner le maximum d’informations, étant entendu que cette réunion se tient à huis clos. Je n’ai jamais eu de problème, de ce point de vue, avec vos deux commissions ; sachant que je peux compter sur votre discrétion, je me sens assez libre dans mes propos et je continuerai à l’être cet après-midi.

Rappelons tout d’abord quelles sont les trois composantes de Daech, qu’il convient de bien identifier dans la mesure où elles s’articulent entre elles tout en ayant chacune leur autonomie.

Daech, et c’était l’aspect le plus spectaculaire au départ, est d’abord un proto-État, avec des troupes que j’appelle une « armée terroriste » et qui tente d’exercer des pouvoirs régaliens sur un territoire, de rétablir un califat. Disposant des moyens nécessaires, Daech a envahi des territoires en Irak et en Syrie et possède une armée d’environ 30 000 hommes, dont environ 12 000 combattants étrangers, foreign fighters, et deux positions fortes : Mossoul et Raqqa. Je reviendrai sur son périmètre d’occupation dans cette zone.

Daech, c’est aussi un mouvement djihadiste international, comme Al-Qaïda il fut un temps, une nébuleuse qui opère par-delà les frontières, jusque sur le sol européen, et qui organise des actions terroristes, commises par des commandos. C’est ce qui m’a toujours fait dire que frapper Daech au Levant, sur son siège, sur son terrain, c’est du même coup protéger notre territoire du continuum de la menace intérieure et extérieure qui pèse sur nous.

Daech, c’est enfin – mais tout cela s’articule – une idéologie dangereuse, qui veut renouer avec un califat, en façonnant une société nouvelle ; c’est ce que j’appelle, pour ma part, le «califat virtuel » ou « le califat numérique ». C’est une menace à part entière, et la diffusion de messages et de mots d’ordre, en particulier du numéro deux de Daech, Mohammed Al-Adnani, qui appellent au passage à l’acte individuel, peuvent inspirer des individus fragiles ou violents. Ainsi, Daech agit comme un véritable incubateur de terreur, qui essaime dans le monde entier – on pourrait reprendre la liste des attentats et des actions perpétrés, au cours des dernières semaines, sous cette troisième rubrique ; c’est évidemment la composante de Daech la plus difficile à éradiquer.

Je ne l’ai jamais dit de cette manière,mais, de mon point de vue, Daech est une entreprise totalitaire, au sens où elle se fonde sur un substrat idéologique profondément inégalitaire, hiérarchisant les humains en groupe supérieurs et inférieurs, totalitaire au point d’avoir réintroduit l’esclavage, y compris dans sa forme la plus abjecte, l’esclavage sexuel des femmes, notamment yézidies. C’est un groupe totalitaire parce qu’il est fondé sur une volonté d’éradication de tous les groupes qui s’opposent au califat, sur la mobilisation de l’ensemble des ressources sociétales, financières et humaines au service de ce combat terroriste et aussi sur un contrôle policier étroit des populations, soumises à une violence extrême, sans limite, comme en témoignent la nature et le nombre des exécutions commises sur le territoire dominé par Daech.

Cette menace est nouvelle par sa dimension, mais pas forcément par sa nature : lorsqu’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) a voulu, en 2012, constituer un proto-État à partir du Mali, on s’inscrivait aussi dans une logique territoriale. Mais, en l’occurrence, nous sommes dans une situation extrême, où l’ensemble des paramètres ont été poussés au maximum. Notre action doit donc s’adapter à la fois à la continuité de la menace et à son évolution, à la variété des instruments mis en place.

J’en viens à ce qui est de ma compétence de ministre de la Défense : je pense, pour ma part, qu’il faut à tout prix frapper Daech au cœur, car, ainsi, on frappe à la fois l’armée

terroriste, les capacités de planification et de projection, mais également les capacités de propagande du califat virtuel, qui a besoin pour ce faire d’infrastructures, toutes localisées sur le même territoire. Parallèlement, la coalition doit elle-même développer une contre-offensive de communication stratégique, afin de montrer à tous ceux qui sont susceptibles de recevoir ses messages que Daech est ce qu’elle est et subit des revers. J’ai déjà eu l’occasion de développer ces principes devant vos deux commissions, mais je voulais les articuler dans un discours que j’espère complet et cohérent.

Qu’en est-il de la situation militaire aujourd’hui ? Qu’envisageons-nous ? J’évoquerai avant tout le Levant, avant de répondre au président Raffarin sur le cas de la Libye. Ensuite, évidemment, je dirai quelques mots de l’opération Sentinelle, et nous pourrons discuter très librement, comme nous le faisons lors de toutes nos rencontres.

Soixante pays soutiennent la coalition contre Daech, mais trente-cinq en sont effectivement les acteurs, du Danemark à l’Irak, en passant, entre autres, par le Koweït, la Jordanie et l’Égypte. Ces trente-cinq pays acteurs étaient tous représentés, par leurs ministres de la Défense, à la réunion de Washington, la semaine dernière, qui faisait suite à une initiative française. Au mois de janvier dernier, j’avais effectivement souhaité réunir à Paris les ministres de la défense des principaux contributeurs de la coalition afin de pouvoir parler ensemble des actions de défense liées à la coalition : l’absence de telles discussions me semblait en effet un handicap en termes de communication, de cohésion et d’action. La réunion de Paris a été suivie de deux autres, à Stuttgart puis à Bruxelles. La rencontre de la semaine dernière s’inscrit donc dans leur prolongement ; elle s’en distingue cependant par le fait que la réunion des ministres de la Défense était suivie, le deuxième jour par une réunion commune des ministres de la Défense et des ministres des Affaires étrangères.

En termes de situation opérationnelle, les cartes que nous allons vous projeter le montrent, une constante se dégage : il ne s’agit plus d’un simple recul de Daech sur l’ensemble des fronts, on constate bel et bien une accélération du tempo même de ce recul.

Ainsi, la ville de Falloujah a été libérée il y a peu de temps, notamment grâce à l’action d’une brigade irakienne dont nous assurons une bonne partie de la formation, l’Iraqi Counter Terrorism Service (ICTS). Certains d’entre vous ont pu rencontrer nos formateurs à Bagdad, qui font un très bon travail. L’ICTS a joué un rôle déterminant pour la libération de cette ville, non loin de Bagdad, qui fut la première prise par Daech, il y a deux ans : c’est dire son importance symbolique.

À Qayyarah, à moins de soixante kilomètres de Mossoul, c’est l’ensemble de la rive ouest qui est tombé, la semaine dernière, sans réelle résistance de Daech. C’est très important, puisque s’y trouve une base aérienne, reprise du même coup. En ce moment même, les combats se cristallisent sur les points de franchissement du Tigre. Cette victoire a été acquise, elle aussi, par les forces irakiennes.

Dans la province d’Al-Anbar, Daech a perdu le contrôle de la région d’Al-Dulab, sa dernière emprise au sud de l’Euphrate. Avec une rapidité que l’on n’imaginait peut-être pas, la présence de Daech sur le territoire irakien se réduit, sous l’action combinée des forces irakiennes et des forces kurdes du Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak (GRK). J’avais eu l’occasion d’évoquer des victoires antérieures lors de mes précédentes auditions, mais, depuis celles-ci, au début du mois de juillet, le mouvement s’accélère.

Parallèlement, Daech recule également du côté syrien, notamment à Manbij. J’avais eu l’occasion, très en amont, de souligner l’importance de ce lieu, entre la Syrie et la Turquie, pour le contrôle des flux. Si Manbij tombe et que l’ensemble de la zone est libéré, un contrôle beaucoup plus strict sera possible sur ce qui peut être un espace de porosité majeur ; en zone kurde, il est beaucoup plus difficile de passer, nonobstant les caractéristiques géophysiques du territoire. Manbij est un nœud essentiel. Le rapport de force y est certes moins avantageux pour les forces démocratiques syriennes, composées de Kurdes et de leurs alliés arabes, qu’il ne l’est pour les Irakiens à Falloujah, mais, l’étau se resserre sur les combattants de Daech, encerclés vers le centre-ville. Selon les informations les plus sûres que nous ayons aujourd’hui, 1 500 combattants de Daech auraient déjà été tués dans cette offensive, et les forces concernées sont à 500 ou 600 mètres du centre. Tout nous laisse à penser que Manbij va tomber.

Si, sur le plan militaire, la situation évolue plus positivement que ce que nous prévoyions, il n’en est pas de même au niveau politique où les avancées sont beaucoup plus limitées. La fragilité politique du gouvernement de M. al-Abadi nous inquiète, et la situation sécuritaire reste dégradée à Bagdad : les attentats sont quotidiens, et ce sont des attentats majeurs – nous l’avons vu la semaine dernière. Le gouvernement irakien est soumis à de nombreuses pressions, qu’il s’agisse des manifestations d’ampleur des partisans chiites de Moqtada al-Sadr, des pressions iraniennes ou même des dissensions au sein des partis kurdes. Nous pensons néanmoins, comme l’ensemble de la communauté internationale, qu’il faut soutenir les réformes entreprises et l’action du Premier ministre al-Abadi. Seule l’instauration d’un État stable et inclusif dans lequel les minorités – sunnite, kurde, chrétienne, yézidie ou autres – trouveront leur place pourra empêcher, sur le long terme, la résurgence de Daech dans la région.

La situation politique est encore plus compliquée en Syrie. Les conditions d’une reprise du dialogue à Genève sont encore loin d’être réunies, même si nous pouvons voir un petit signe dans la reprise d’un dialogue, y compris sur les aspects technico-militaires, entre la Russie et les États-Unis. Cela pourrait permettre d’amorcer un processus visant à frapper plus fort les groupes terroristes et à autoriser des mesures humanitaires significatives.

Venons-en maintenant aux actions décidées par les membres de la coalition. Nous avons arrêté le principe d’un plan de bataille pour passer à une étape décisive de la lutte contre Daech au Levant. L’essentiel de la réunion de Washington a donc porté sur la mobilisation de moyens supplémentaires pour accélérer la chute de Daech et sur l’accompagnement de cette action.

L’accélération du mouvement repose sur quatre éléments : un élément militaire, sur lequel je m’arrêterai plus longuement, mais aussi un élément humanitaire, un élément politique et un élément de reconstruction. Le plan d’action sur la dernière phase de l’opération reprend ces quatre parties. Il faut que l’action menée comporte une dimension humanitaire, singulièrement à Mossoul. Plus de la moitié des deux millions d’habitants ont quitté la ville, mais il en reste encore un million. Les combats entraîneront inévitablement des déplacements et affecteront les ressources déjà très faibles de la population. Il a donc été décidé de mettre en œuvre un plan humanitaire d’accompagnement de l’action militaire. Sur le plan politique, la question centrale est celle des forces à mobiliser pour libérer la ville : il faut en particulier éviter que des milices chiites n’entrent dans cette ville principalement sunnite pour s’y livrer à des exactions et veiller à ce que les populations minoritaires soient respectées. Il faut savoir que dans cette grande ville, une partie de la population est kurde, une autre chrétienne, une autre yézidie ; la majorité est sunnite, mais il y a aussi une petite minorité chiite. L’ensemble de ces données doit être pris en compte pourqu’un plan humanitaire accompagne l’action entreprise mais aussi pour que les forces amenées à libérer la ville et celles amenées, ensuite, à la gérer soient acceptées par la population. Je pense que nous avons obtenu toutes les garanties sur le fait qu’il n’y aurait pas de milice chiite – la police locale sera chargée de la sécurité – et sur le respect des minorités, notamment chrétienne et kurde. La partie reconstruction enfin pourra être l’occasion de mobiliser les partenaires les moins engagés sur le plan militaire ; c’est le message qui a été délivré à la réunion de vendredi, en présence des ministres des Affaires étrangères.

La plus grande partie des membres de la coalition ont décidé de renforcer leurs moyens d’action et leur présence en Irak, que ce soient les Britanniques avec le doublement de leurs effectifs, les Norvégiens avec une action contre les mines ou nos partenaires danois, néerlandais et italiens. En la matière, les déclarations sont généralement suivies d’effets et notre présence sur le terrain sera significativement renforcée pour cette phase essentielle.

Pour sa part, la France a pris quatre décisions.

Premièrement, notre porte-avions sera déployé de la fin du mois de septembre à la fin du mois d’octobre. Il permettra de doubler notre capacité de frappe aérienne, déjà très significative, et de disposer de capacités supplémentaires dans le domaine du renseignement.

Deuxièmement, à la demande du gouvernement irakien, le Président de la République a décidé d’autoriser un appui et un soutien accru aux forces irakiennes qui progresseront vers Mossoul, avec la mise en place d’un groupement tactique d’artillerie, basé sur la base aérienne de Qayyarah. Cela offrira un appui à la progression des forces irakiennes à soixante ou quatre-vingts kilomètres de Mossoul et contribuera à la manœuvre d’encerclement de Mossoul. La présence de ce groupement tactique d’artillerie permettra aussi d’assurer la sécurité de la base. Il est bien évident pour tout le monde – mais redisons-le plutôt dix fois qu’une – que la reprise du territoire irakien et des villes comme Mossoul ne peut être l’affaire que des forces irakiennes – forces kurdes incluses. En aucun cas, nous ne participerons aux initiatives d’action directe sur Mossoul. Ce dispositif complétera un autre dispositif de pièces d’artillerie, déjà engagé en Irak. Il s’agira, pour notre part, d’ajouter quatre pièces d’artillerie à celles déjà engagées en Irak, toujours pour appuyer l’initiative des forces armées irakiennes et kurdes qui auront la responsabilité de reprendre la ville de Mossoul.

Troisièmement, nous allons remplacer l’ensemble des Mirage 2000 par des Rafale.

Ainsi, le nombre de chasseurs sur le théâtre baissera de quatorze à douze, mais la capacité de frappe sera renforcée, puisque les capacités d’emport des Rafales sont nettement supérieures à celles des Mirage 2000. Rappelons que nous avons effectué 770 frappes depuis le début de notre présence sur la zone, c’est-à-dire depuis le mois de septembre 2014, y compris avec des missiles de croisière de type SCALP-EG (Système de croisière conventionnel autonome à longue portée - Emploi général).

Quatrièmement, nous renforcerons nos capacités de renseignement afin que l’information des forces qui seront amenées à reprendre le territoire de Mossoul soit améliorée.

Il est toujours un peu difficile de préciser un calendrier, mais ce plan reprend exactement le dispositif qui m’avait été présenté, lorsque je me suis rendu, au mois d’avril dernier, à Bagdad et à Erbil. Simplement, il a mûri et comporte de nouveaux volets, et, avec les chutes de Qayyarah et de Falloujah, les choses sont allées plus vite qu’on ne l’imaginait. Ce dispositif peut donc se mettre en place relativement rapidement, mais je ne suis pas en mesure de vous donner une date précise : qui dit manœuvre d’encerclement dit positionnement des différents acteurs sur un certain nombre de sites avant d’attaquer la ville de Mossoul proprement dite…(…)…

*Source : Compte rendu n°65 - Commission de la défense nationale et des forces armées

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